17 mai 2006
Lettre ouverte de Brice Petit.
Cairanne, le 8 avril 2006
Aux nombreux amis, poètes, proches, citoyens qui m’ont soutenu pendant deux ans, je voudrais faire part de ma plus vive reconnaissance. A l’écoute du verdict qui m’a innocenté aussi bien de l’accusation d’outrage que de celle de diffamation, je n’ai pu que penser à vous. Ces deux dernières années d’un combat souvent désespérant, épuisant, harassant, j’ai voulu les traverser pour plus que moi c’est-à-dire pour chacun. Pour ceux, notamment, que la loi d’outrage emprisonne chaque jour injustement parce qu’ils n’ont ni la parole ni les moyens financiers d’être défendus correctement. Un seul espoir m’anime aujourd’hui : que nous soyons parvenus à ouvrir une brèche dans l’injustice systématique qui règle le rapport entre la police souvent autoritaire de ce pays et les citoyens ; que modestement ce précédent, cette trace laissée dans le palais de justice de Montpellier, serve à d’autres que moi et ceci : grâce à vous.
Il y a bientôt deux ans, dans la cave des garde-à-vue, j’ai échappé de peu à une comparution immédiate, procédure qui tous les jours viole l’esprit même de la justice. Il en aurait résulté certainement une condamnation écrasante. Sans défense organisée ni témoins, la prison, la matraque financière, la confiscation de mon métier me menaçaient probablement. Deux ans plus tard, les accusations mensongères qui me harcelaient ont volé en éclats. Mes accusateurs n’ont pas dit la vérité ; la justice, dans mon cas, a entendu et compris.
Cette incroyable ellipse judiciaire entre une procédure expéditive qui terrasse nombre d’étudiants à l’heure actuelle et un vrai procès n’a qu’un nom : l’argent. Que l’on ne s’y trompe pas, j’ai eu droit à ce que je peux dire être « un procès de riche ». Grâce à mon excellent avocat, Maître François Roux (dont M. Maulpoix n’a pas voulu), grâce à une relative médiatisation, grâce surtout à votre soutien financier profond, nous avons pu mener une lutte juridique digne de ce nom c’est-à-dire susceptible de faire affleurer la condition même de notre liberté : la vérité. Avant moi, après moi, dans ces mêmes cours de justice, il sont et seront nombreux ceux que le dénuement mènera à un jugement tronqué. Les deux procès que j’ai eu à subir auront duré 13 heures en tout ; combien, confrontés à la police, sont condamnés en un quart d’heure chaque semaine ? La vérité est exigeante, elle demande du temps et un langage. Le moins que l’on puisse dire est que notre pays ne fournit cela qu’à ceux qui en ont les moyens. Si je me suis permis d’en appeler plusieurs fois à chacun d’entre vous, c’est que je savais qu’un homme seul, isolé, n’a que peu de voix. C’est aussi que je crois aux vertus du mot « ensemble ». Ce mot « ensemble » que Paul Celan a fait briller au plus haut du poème d’après 1945 s’adresse avant tout à ceux qui n’ont pas la parole : dans la France d’aujourd’hui, ils sont une foule que les institutions harcèlent ; le poème, la parole vivante sont tournés vers leurs visages.
Je me réjouis que cette bataille désintéressée ait tourné en faveur de la vérité, de la parole franche, du désir de vivre autrement ensemble. En revanche, la condamnation qui frappe M. Maulpoix est tout simplement exorbitante, la somme qu’on lui demande (5000 euros) n’a d’autre fonction que de sauver la face de quelques fonctionnaires entraînés aux frontières de la loi par une politique sécuritaire dangereuse et délétère. Je n’ai eu de cesse de prévenir chacun contre ce danger : non, la république n’est pas naturellement juste, elle demande à tous un engagement fort afin de devenir le projet qu’elle contient.
Cela fait plus de six mois que mes relations ont cessé avec M. Maulpoix et ses amis d’un comité de soutien où je n’avais aucune part. Dès les premiers mois de cette affaire, j’ai eu plus à souffrir qu’à me réjouir de ce que M. Maulpoix appelle sa solidarité. Pourquoi ? Je pars du principe que la vérité et la justice n’ont ni à rougir ni à s’encombrer de regrets, de remords dont la première conséquence est de paralyser l’action. Je me suis employé à agir résolument. Une pétition a été adressée au Ministre de l’intérieur de l’époque, M. de Villepin, pétition signée par les plus grands noms de la poésie française. L’amateur de poésie de Villepin n’a pas daigné y répondre. Ce monsieur, bien avant les événements actuels, affichait déjà cette surdité méprisante à laquelle il n’a plus cessé d’être fidèle. Je ne regrette rien des termes de cette lettre ouverte : elle me semble a posteriori avoir su prendre le véritable pouls d’un pays malade. M. Maulpoix, sous des prétextes qui m’ont toujours paru étranges, a refusé de signer cette lettre. Tandis que je disais : action, il me répondait systématiquement : prudence et attente. Que les choses soient claires une fois pour toutes : le texte qui m’a valu une accusation pour diffamation n’a jamais été adressé, par moi ni par mes amis, à aucun site internet. Ceux qui l’ont publié l’ont fait de leur propre initiative ; ce texte leur est parvenu par des relais que je ne connais pas et qui n’ont pas daigné se manifester par la suite. Qu’importe, je me suis tenu, un an et demi durant, pour solidaire de M. Maulpoix. En première instance, alors que M. Maulpoix avait refusé de signer la pétition et qu’il faisait obstacle à une véritable médiatisation, plus que nécessaire, j’ai été condamné à 3000 euros, avec lui, pour diffamation. Il ne coûtait rien alors à M. Maulpoix de m’innocenter en disant simplement la vérité : je ne l’ avais pas sollicité, pas plus que Cédric Demangeot, pour qu’il publie ce texte, il l’avait fait sans notre accord. Dans cette affaire de diffamation, il est temps de dire la vérité : c’était moi « l’entraîné », pas M. Maulpoix. Alors que je me battais chaque jour pour la relaxe dans l’accusation d’outrage, relaxe que j’ai d’ailleurs obtenue deux fois, il s’est avéré très vite impossible de mener pareil combat pour la question de la diffamation. J’ai avalé ces couleuvres. Humainement, je ne le regrette pas, je ne m’en suis, à l’époque, jamais plaint, j’étais prêt à payer cette amende juridiquement infondée me concernant, n’ayant aucune responsabilité dans la publication de mon texte si ce n’est celle de l’avoir écrit et qu’il m’ait échappé. Cela ne me gênait même pas du moment que la cause pour laquelle je m’étais engagé avance.
Lorsque les policiers et le parquet font appel de la décision des juges en septembre 2005, j’attends désespérément une réaction de M. Maulpoix. Il était en effet temps d’agir. Mon épuisement moral touche à son paroxysme ; je suis admis en clinique psychiatrique pour plusieurs semaines. Quelle est la réalité de ma vie à ce moment-là ? Je suis isolé et de plus en plus suspect dans mon lycée, je subis des enquêtes des renseignements généraux, des proches dans ma famille m’abandonnent, les syndicats d’enseignants m’oublient. Manifestement, le ton de franchise que j’adopte n’a rien pour plaire et surtout pas cette volonté qui a toujours été la mienne de mener ce combat en direction de mes concitoyens. Messieurs Maulpoix et Bon organisent enfin une conférence de presse à la maison des écrivains, conférence de presse malheureusement très privée où le mot d’ordre, une fois de plus, n’est autre que l’attente et la passivité. Je sais avoir écrit à cette époque à l’intéressé qu’il nous entraînait vers une défaite que pour ma part je refusais. Sa réponse m’apprend alors que nos stratégies diffèrent et donc se séparent – comme si elles s’étaient jamais accordées ! Au comité de soutien que ces gens fondent, j’envoie un texte qui sera publié amputé, tronqué, censuré. Je n’ai par la suite plus rien écrit à ces gens-là qui se sont servis de mon nom pour leur propre cause et pour lesquels je n’avais de valeur que muet. Très vite, en effet, la question centrale pour moi de l’outrage, des injustices policières : la question de départ est recouverte au profit de la question tellement plus correcte d’internet. Ce bâillon, je ne l’oublie pas. J’ai assisté à la défense de M. Maulpoix dans les deux procès ; peut-on se mettre, et donc nous mettre, en danger d’une façon plus évidente ? Faire part de sa mauvaise conscience et de ses regrets, d’une gêne, d’un malaise, est-ce la meilleure manière de plaider son innocence ? Dire que l’on est injustement la seule victime, que d’autres sites ont publié le texte incriminé, que ces sites n’ont pas été accusés, se défausser sur autrui d’un geste courageux au lieu d’organiser une réaction de solidarité de tous les sites en question, voilà qui m’a toujours paru très en deçà de ce qu’une telle lutte implique. La vérité et la bonne foi ne parlent pas cette langue.
Pour moi, je suis allé à la barre avec mes témoins remarquables de courage et de lucidité, des citoyens vivants, et nous y avons dit la vérité sans rougir ni baisser la tête ; nous n’avions rien à nous reprocher, rien à cacher et c’est cette voix-là qui a été entendue. Il est vrai qu’il faut pour cela donner de sa personne. M. Maulpoix n’a jamais voulu s’appuyer sur cette évidence : le 28 avril 2004, une sale machination avait été commise qui justifiait sa réaction. Il lui suffisait de se laisser porter par la vérité dont nous étions porteurs. Cette défense sans calcul, qui était la seule valable, il n’a pas souhaité la faire sienne. Au fond, je me demande s’il a jamais pris la mesure de ce qui se jouait, de la violence d’état que cette affaire impliquait, de la souffrance de ceux qui ont à subir pareil sort. Tant pis.
A France Culture, il y a quelques semaines, je me suis encore étonné du refus de M. Maulpoix de se joindre à la pétition destinée à de Villepin. A ma voix lointaine, enregistrée une semaine plus tôt en province, M. Maulpoix a répondu dans le confort du direct et donc du dernier mot. Je suis heureux qu’il ait enfin dit ouvertement le fond de sa pensée me concernant. J’ai ainsi entendu que je me conduisais en « martyr », que mon ton était « persifleur », que je me « drapais dans des poses romantiques », que j’étais pour finir « un donneur de leçons ». Ce que je comprends dans ces viles attaques c’est qu’on aurait souhaité que je passe mon temps à me taire, que l’injustice impitoyable qui pesait sur mes épaules ne trouve pas le ton d’indignation voire de révolte qui lui convient. Je ne suis certainement pas amateur du vent atlantique et des postures qu’il procure, je le suis encore moins des victimes expiatoires. C’est bien pour cela que le 28 avril 2004 je n’ai pas accepté qu’un homme fût battu sur l’autel de la république sécuritaire. La seule chose de juste que j’ai enfin entendue de sa part, c’est que nous n’avions pas « la même poétique ». C’est vrai. Le poème tel que je l’entends ne craint ni la vérité ni le réel. Ce que je constate, après ces deux années éreintantes, c’est qu’il n’est pas d’institution prête à s’engager en faveur des valeurs qui font de nous des hommes vivants. La solidarité prend corps dans les marges vives. A l’absence de soutien de la communauté enseignante a répondu la sollicitude de nombre de mes anciens élèves. Deux d’entre eux sont allés jusqu’à fournir au tribunal des témoignages de moralité sur l’homme que je suis et qu’ils connaissent. Que ces jeunes citoyens, qui passent souvent de loin, en cette matière, ceux censés les instruire, soient remerciés de tout cœur. Au désir des institutions littéraires de voir mon cri assourdi ont répondu les poètes, les lecteurs, qui savent les vertus de l’ombre et du retrait. Au silence de la plupart des journaux (merci à Thierry Guichard, à Pierre Daum, à Xavier Frison : les seuls) ont répondu l’amitié, le dévouement de ceux avec qui je vis et écris en poésie, l’espace restreint mais tenace de notre revue, moriturus, qui a publié des textes essentiels pour que notre liberté demeure. A l’incompréhension de quelques uns des miens, membres, par exemple, éminents de ma famille (qui se crut longtemps humaniste) ont répondu des hommes, des femmes que je ne suis pas près d’oublier. M. Maulpoix se plaint d’avoir à débourser 8500 euros, tout frais de condamnation compris. Pour ma défense et cette victoire, nous avons, nous, dépensé plus de 10000 euros. L’argent de chacun d’entre vous a permis une défense modèle, riche, argumentée, tonique et une victoire à laquelle nous nous devions. Il reste environ 1500 euros non dépensés. Il est fort possible, étant donné que les policiers pensent se pourvoir en cassation (rien ne les lasse), que cette nouvelle procédure engloutisse le peu qu’il reste. Si tel n’est pas le cas, une restitution au pro rata me semblant plus que fastidieuse vu la centaine de donateurs, l’idée de la réalisation d’un livre, un vrai nouveau moriturus qui dise le temps que nous vivons, fait son chemin. Dans ce cas, il sera à chacun adressé, avec l’amitié et la reconnaissance.
Brice PETIT
(texte publie sur ce site via sitaudis.com)
14 mai 2006
Responsabilite des formes.
S'io avessi le rime aspre e chiocce,
come si converrebbe al tristo buco
sovra 'l qual pontan tutte l'altre rocce,
io premerei di mio concetto il suco
piu pienamente; ma perch'io non l'abbo,
non sanza tema a dicer mi conduco;
che non e impresa da pigliare a gabbo
discriver fondo a tutto l'universo,
ne da lingua che chiami mamma o babbo.
--
Si j'avais les rimes apres et rauques
comme il conviendrait a ce lugubre trou
sur lequel s'appuient tous les autres rocs,
j'exprimerais le suc de ma pensee
plus pleinement ; mais je ne les ai point,
et non sans frayeur je m'apprete a parler :
car ce n'est pas affaire a prendre a la legere
que de decrire le fond de l'univers entier
ni celle d'une langue disant "papa, maman".
DANTE, L'Enfer, Chant XXXII.
Traduction de Jacqueline Risset pour l'edition bilingue GF.
(le texte original est trouvable en ligne facilement, et on peut lire une traduction en phrancais ici : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/dante/enfer/001.htm)
23 avril 2006
Poethique de la fiction.
C'est nous - la divinité indivise qui opère en nous - qui avons rêvé l'univers. Nous l'avons rêvé solide, mystérieux, visible, omniprésent dans l'espace et fixe dans le temps ; mais nous avons permis qu'il y eût à jamais dans son architecture de minces interstices de déraison, pour attester sa fausseté.
Jorge Luis BORGES, Les avatars de la tortue.
16 avril 2006
Mon ami avait une bizarrerie d'humeur...
Mon ami avait une bizarrerie d'humeur, - car comment définir cela? - c'était d'aimer la nuit pour l'amour de la nuit; la nuit était sa passion; et je tombai moi-même tranquillement dans cette bizarrerie, comme dans toutes les autres qui lui étaient propres, me laissant aller au courant de toutes ses étranges originalités avec un parfait abandon. La noire divinité ne pouvait pas toujours demeurer avec nous; mais nous en faisions la contrefaçon. Au premier point du jour, nous fermions tous les lourds volets de notre masure, nous allumions une couple de bougies fortement parfumées, qui ne jetaient que des rayons très faibles et très pâles. Au sein de cette débile clarté, nous livrions chacun notre âme à ses rêves, nous lisions, nous écrivions ou nous causions, jusqu'à ce que la pendule nous avertît du retour de la véritable obscurité. Alors, nous nous échappions à travers les rues, bras-dessus bras-dessous, continuant la conversation du jour, rôdant au hasard jusqu'à une heure très avancée, et cherchant à travers les lumières désordonnées et les ténèbres de la populeuse cité ces innombrables excitations spirituelles que l'étude paisible ne peut pas donner.
Edgar POE, Double assassinat dans la rue Morgue. Traduction de Baudelaire.
texte integral ici :
http://www.fabellia.com/wmview.php?ArtID=17
D'autres textes la :
http://www.comnet.ca/~forrest/francais/oeuvres.html
12 avril 2006
Charles Baudelaire a Victor Hugo.
Je sais vos ouvrages par coeur, et vos prefaces me montrent que j'ai depasse la theorie generalement exposee par vous sur l'alliance de la morale avec la poesie. Mais en un temps ou le monde s'eloigne de l'art avec une telle horreur, ou les hommes se laissent abrutir par l'idee exclusive d'utilite, je crois qu'il n'y a pas grand mal a exagerer un peu dans le sens contraire. J'ai peut-etre reclame trop. C'etait pour obtenir assez. Enfin, quand meme un peu de fatalisme asiatique se serait mele a mes reflexions, je me considere comme pardonnable. L'epouvantable monde ou nous vivons nous donne le gout de l'isolement et de la fatalite.
(extrait d'une lettre a Hugo, septembre 1859)
Charles Baudelaire, Correspondance.
09 avril 2006
Oh! Madame, je n'ai apporté ni ma lyre ni ma cithare; mais...
- Oh! Madame, je n'ai apporté ni ma lyre ni ma cithare; mais...
- Oh! votre cithare! vous l'apporterez un autre jour...
- Mais, ce néanmoins, si cela ne déplaît pas à l'honorable, - et je tirai un morceau de papier de ma poche, - je vais vous lire quelques vers... Je les dédie à mademoiselle Thimothina.
- Oui! oui! jeune homme! très bien! récitez, récitez, mettez-vous au bout de la salle...
Je me reculai... Thimothina regardait mes souliers... La sacristaine faisait la Madone; les deux messieurs se penchaient l'un vers l'autre... je rougis, je toussai, et je dis en chantant tendrement
Dans sa retraite de coton
Dort le zéphyr à douce haleine...
Dans son nid de soie et de laine
Dort le zéphyr au gai menton.
Toute l'assistance pouffa de rire: les messieurs se penchaient l'un vers l'autre en faisant de grossiers calembours; mais ce qui était surtout effroyable, c'était l'air de la sacristaine, qui, l'oeil au ciel, faisait la mystique, et souriait avec ses dents affreuses! Thimothina, Thimothina crevait de rire! Cela me perça d'une atteinte mortelle, Thimothina se tenait les côtes!... - Un doux zéphyr dans du coton, c'est suave, c'est suave!... faisait en reniflant le père Césarin... Je crus m'apercevoir de quelque chose... mais cet éclat de rire ne dura qu'une seconde: tous essayèrent de reprendre leur sérieux, qui pétait encore de temps en temps...
- Continuez, jeune homme, c'est bien, c'est bien!
Quand le zéphyr lève son aile
Dans sa retraite de coton,...
Quand il court où la fleur l'appelle,
Sa douce haleine sent bien bon...
Cette fois, un gros rire secoua mon auditoire; Thimothina regarda mes souliers: j'avais chaud, mes pieds brûlaient sous son regard, et nageaient dans la sueur; car je me disais: ces chaussettes que je porte depuis un mois, c'est un don de son amour, ces regards qu'elle jette sur mes pieds, c'est un témoignage de son amour:
Et voici que je ne sais quel petit goût me parut sortir de mes souliers: oh! je compris les rires horribles de l'assemblée! Je compris qu'égarée dans cette société méchante, Thimothina Labinette, Thimothina ne pourrait jamais donner un libre cours à sa passion! Je compris qu'il me fallait dévorer, à moi aussi, cet amour douloureux éclos dans mon coeur une après-midi de mai, dans une cuisine des Labinette, devant le tortillement postérieur de la Vierge au bol!
Arthur RIMBAUD, Un coeur sous une soutane.
lire le texte complet ici : http://www.azurs.net/arthur-rimbaud/rimbaud_textes_125.htm
remercions Breton et Aragon pour avoir sorti cette prose de la censure claudelienne.
Contrat Premiere Embauche
(cass'ded a Antoine Faucon)
PS : rien a voir, mais decidant de copier Olenka, voici les meilleures requetes google des visiteurs de ce site, pour ces derniers jours : "cerveau de bite" - "comment faire bander un chien" - "domination cerebrale poeme" - "sequestrer animal".
Affaire Maulpoix/Petit : suite.
Communiqué
L'écrivain Jean-Michel Maulpoix, également professeur à l'Université de Nanterre et Président de la Maison des écrivains, vient d'être condamné par la Cour d'appel de Montpellier à 5000 euros d'amende et de frais de justice pour avoir relayé sur son site web personnel un témoignage relatif à des violences policières. Par la même décision, la Cour relaxe le poète Brice Petit, auteur de ce récit largement diffusé sur internet.
Il n'y a eu aucune instruction du dossier. Jean-Michel Maulpoix n'a jamais eu affaire à la justice. Il ne connaissait ni Brice Petit ni les personnes visées par ce texte. Personne ne lui a jamais demandé le retrait de ce texte de son site, ni de la quinzaine d'autres qui l'ont également publié sans être inquiétés. Il a seulement accompli un geste de solidarité citoyenne sur internet.
Dans son texte Brice Petit reprochait aux agents de police de l'avoir brutalisé et mensongèrement accusé d'outrage. Il a été relaxé de l'accusation d'outrage par la même décision qui condamne Jean-Michel Maulpoix. Il a aussi été relaxé des poursuites engagées contre lui pour avoir affirmé que les policiers l'avaient brutalisé. C'est donc qu'il disait la vérité et c'est donc la vérité que le texte publié sur internet dénonçait.
Mais Jean-Michel Maulpoix, simple internaute solidaire, a lui été condamné grâce aux règles procédurales de la diffamation qui lui interdisent de démontrer qu'il a dit la vérité et qu'il était de bonne foi. On lui a appliqué à la lettre une loi obsolète au bénéfice de policiers dont les mensonges et la brutalité ne sont pas démentis par la même décision de justice
Existe-t-il une liberté d'expression si elle ne protège pas une personne qui dit la vérité et est de bonne foi ?
(NDF : a diffuser).
30 mars 2006
L'amitié.
C'est ce même sentiment de présence - de claire et brûlante présence - que nous donnent les chefs-d'oeuvre de tous les temps. C'est, quoi qu'il en semble, à l'amitié, c'est à la douceur de l'amitié, que s'adresse la beauté des oeuvres humaines. La beauté n'est-elle pas ce que nous aimons ? L'amitié n'est-elle pas la passion, l'interrogation toujours reprise dont la beauté est la seule réponse ?
Georges BATAILLE, Lascaux ou la naissance de l'Art.
Je parle de l'amitié que lie un complexe de refus éthique, intellectuel et esthétique (du monde tel qu'il est, des livres telles qu'ils s'écrivent couramment) et d'amour partagé pour d'autres livres, d'autres choix éthiques, d'autres exigences intellectuelles. L'amitié qui partage ça : l'insulte à la beauté obsolète, paresseuse et insipide et l'amour voué à la beauté en train de naître. L'amitié interrogative des recommencements, donc. La jeunesse passionnée, désinvolte et cruelle de cette amitié-là.Christian PRIGENT, Ne me faites pas dire ce que je n'ecris pas.
14 mars 2006
le PDRI.
Ulrich, brusquement arrache a son humeur et la prolongeant neanmoins, repondit, sur le ton qu'il avait adopte depuis toujours avec Fischel : "le PDRI.
- Le... ?"
Le directeur Fischel repeta ingenuement les quatre lettres et ne pensa pas tout de suite a une plaisanterie, car de telles abreviations, si elles n'etaient pas encore aussi nombreuses qu'aujourd'hui, avaient cependant ete repandues par les cartels et les trusts ; elles inspiraient confiance. Il se reprit pourtant : "Pas de plaisanteries, je vous prie : je suis presse, j'ai une conference.
- Le Principe de Raison Insuffisante ! repeta Ulrich. Etant philosophe, vous devriez savoir ce que l'on entend par principe de raison suffisante. Malheureusement, pour tout ce qui le concerne directement, l'homme y fait toujours exception ; dans notre vie reelle, je veux dire notre vie personnelle, comme dans notre vie historique et publique, ne se produit jamais que ce qui n'a pas de raison valable."
Leon Fischel balanca s'il devait ou non repliquer. M. le directeur Leon Fischel, de la Lloyd Bank, aimait a philosopher, il y a encore des hommes de cette espece dans les professions pratiques, mais il etait vraiment presse ; c'est pourquoi il repliqua : "Vous ne voulez pas comprendre. Je sais ce qu'est le progres, je sais ce qu'est l'Autriche, je sais ce qu'est le patriotisme. Mais peut-etre ne puis-je pas me representer exactement ce que sont le vrai progres, la vraie Autriche et le vrai patriotisme. Voila ce que je vous demande !
- Bon. Savez-vous ce qu'est une enzyme, ou un catalyseur ?"
Leon Fischel leva la main comme pour se proteger.
"C'est quelque chose qui ne fournit aucune contribution materielle, mais qui met en branle un processus. L'histoire doit vous avoir appris que la vraie foi, la vraie morale, la vraie philosophie n'ont jamais existe ; neanmoins, les guerres, les brutalites et les atrocites qui se sont dechainees pour elle ont transforme fructueusement le monde.
- Un autre jour !" protesta Fischel et il essaya de jouer la sincerite : "Ecoutez, je devrai m'occuper de cette histoire a la Bourse, et j'aimerais vraiment connaitre les intentions reelles du comte Leinsdorf ; a quoi veut-il en venir avec ce vrai additionnel ?
- Je vous jure, repliqua Ulrich gravement, que ni moi ni personne ne sait ce qu'est le vrai mais je puis vous certifier qu'il est en passe de devenir realite !
- Vous n'etes qu'un cynique !" declara le directeur Fischel en s'eloignant en hate, mais il n'avait pas fait un pas qu'il se retournait pour se reprendre : " Il n'y a pas longtemps, je disais a Gerta que vous auriez pu faire un diplomate de premier ordre ! J'espere que vous viendrez nous voir bientot !"
Robert MUSIL, L'Homme sans qualites. (Le Seuil, trad. P. Jaccottet)

