vangogh

 

Vous venez de parler de l'indifférence du public. Mais, dans votre article, vous alliez plus loin... Vous disiez à peu près : "les consommateurs ont raison puisque la majeure partie de l'art contemporain est nulle". Peut-on traiter d'art à travers sa "majeure partie" ? S'il y a de l'art, il est plutôt dans cette partie que vous négligez, sa "mineure partie".

Je suis d'accord, mais de la singularité, il n'y a rien à dire. Je vois en ce moment la masse d'écrits qui paraissent sur Bacon. Pour moi, c'est égal à zéro. Tous ces commentaires me paraissent une forme de dilution à l'usage du milieu esthétique. Quelle peut être la fonction de ce type d'objets dans une culture au sens fort ? On ne va pas revenir aux sociétés primitives, mais dans les cultures anthropologiques, il n'existe pas d'objet qui échappe à un circuit global soit d'usage soit d'interprétation... Une singularité, ça ne se propage pas en termes de communication. Ou alors, dans un circuit tellement réduit qu'elle n'est plus qu'un fétiche. Dans les sociétés classiques aussi, le circuit de circulation des objets symboliques étaient restreint. Une classe se partageait l'univers symbolique, sans y attacher d'ailleurs une extrême importance, mais on ne prétendait pas y intégrer le reste du monde. Aujourd'hui, on voudrait que tout le monde accède à cet univers, mais en quoi change-t-il la vie ? Quelle énergie nouvelle suscite-t-il ? Quel est son enjeu ? Dans le monde esthétique, la superstructure est tellement écrasante que personne n'a plus de rapport direct, brutal avec les objets ou les événements. Impossible de faire le vide. On ne fait que partager la valeur des choses, non leur forme. L'objet lui-même, dans sa forme secrète, ce pour quoi il est celui-là, est rarement atteint. La forme, c'est quoi ?

Quelque chose qui est au-delà de la valeur et que je cherche à atteindre à la faveur d'une sorte de vide où l'objet, l'événement ont une chance d'émettre avec une intensité maximale. Ce à quoi je m'en prends, c'est à l'esthétique : cette valeur ajoutée, ce faire-valoir culturel derrière lequel la valeur propre disparaît. On ne sait plus où est l'objet. N'existent que les discours autour ou les regards accumulés qui finissent par créer une aura artificielle... [...] Bacon est officiellement consommé en tant que signe, même si, individuellement, chacun peut essayer d'effectuer une opération de singularisation pour retourner au secret de l'exception qu'il représente. Mais, aujourd'hui, il en faut du travail pour passer à travers le système d'enseignement et de prise d'otages par les signes ! Pour retrouver ce point d'aparition de la forme - qui est en même temps le point de disparition de tout cet habillage... Le point aveugle de la singularité ne peut être approché que singulièrement. C'est contraire au système de la culture qui est un système de transit, de transition, de transparence. Et la culture, je n'en ai rien à faire. Tout ce qui peut arriver de négatif à la culture, je trouve ça très bien.


Jean BAUDRILLARD, Le complot de l'art, sens & tonka