À côté du hasard son frère le mystère. L'athéisme - en tout cas le mien - conduit nécessairement à accepter l'inexplicable. Tout notre univers est mystère.

Puisque je refuse de faire intervenir une divinité organisatrice, dont l'action me paraît encore plus mystérieuse que le mystère, il me reste à vivre dans une certaine ténèbre. Je l'accepte. Aucune explication, même la plus simple, ne vaut pour tous. Entre les deux mystères, j'ai choisi le mien, car il préserve au moins ma liberté morale.

On me dit : et la science ? Ne cherche-t-elle pas, par d'autres voies, à réduire le mystère qui nous entoure ?

Peut-être. Mais la science ne m'intéresse pas. Elle me semble prétentieuse, analytique et superficielle. Elle ignore le rêve, le hasard, le rire, le sentiment et la contradiction, toutes choses qui me sont précieuses. Un personnage de La Voie lactée disait : "Ma haine de la science de mon mépris de la technologie m'amèneront, finalement, à cette absurde croyance en Dieu." Il n'en est rien. En ce qui me concerne c'est même tout à fait impossible. J'ai choisi ma place, elle est dans le mystère. Il me reste à le respecter.

La furie de comprendre et par conséquent de rapetisser, de médiocriser - toute ma vie on m'a harcelé de questions imbéciles : pourquoi ceci ? Pourquoi cela  - est un des malheurs de notre nature. Serions-nous capables de remettre notre destin au hasard et d'accepter sans défaillance le mystère de notre vie, un certain bonheur pourrait être proche, assez semblable à l'innocence.

[...]

Si les quelques pages qui précèdent paraissent confuses et ennuyeuses, j'en demande pardon. Ces réflexions font partie de la vie, tout comme les détails frivoles.

Je ne suis pas philosophe, n'ayant jamais possédé la capacité d'abstraction. Si certains esprits philosophiques, ou qui se croient tels, sourient en me lisant, eh bien je suis heureux de leur avoir fat passer un bon moment. C'est un peu comme si je me retrouvais au collège des Jésuites de Saragosse. Le professeur montre un élève du doigt et lui dit : "Réfutez-moi Bunuel !" Et c'est l'affaire de deux minutes.

 

Luis Bunuel, Mon dernier soupir, Éditions Robert Laffont, 1994.