La démarche de l'écrivain, celle du cinéaste et celle de l'ethnographe ne se confondent pas mais sont animées toutes trois par un souci d'extrême précision. Il n'existe pour elles que des singularités concrètes en mouvement. Aussi les mots, comme les images, ne peuvent être interchangeables. Mais cette exigence du détail et ce sens non de la définition mais de la modulation ne sont jamais acquis. Ils sont un acte de résistance permanente contre la violence de la généralisation et de l'abstraction (mais non de la théorie). Aussi conviendra-t-il pour moi de proscrire absolument le langage uniformisant du type , du bloc ou de la masse, du genre "l'esprit japonais" ou l'"âme japonaises", et pour le lecteur de restituer des guillemets et d'ouvrir des parenthèses chaque fois que sera écrit - le moins souvent possible - le "Japon", les "Japonais", la "société japonaise".

 

[...]

 

C'est notamment dans les ratés de la sursocialisation imposée que transparaît une tendance de la société consistant à substituer un mythe à la réalité et à inventer des stratégies visant à masquer des rapports de domination (dans la mémoire du passé colonial, dans la relation aux États-Unis, entre les hommes et les femmes). Ce que j'observe est le mythe, le rite, la politesse et son corollaire (des formes ludiques de décompensation). Mais je n'ai pas accès à ce qu'ils dissimulent. La littérature et le cinéma vont alors agir comme des contrepoints à la visibilité de la surface. Ils vont permettre de faire émerger du non-dit et du non-montré. Ils vont créer de l'adversité.

Approcher l'archiper par sa littérature, diversifiée à l'extrême et aujourd'hui d'une rare vitalité, me semble s'imposer. Les écrivains eux aussi sont étrangers à leur société. "Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère", note Marcel Proust dans Contre Sainte-Beuve alors qu'Ôe Kenzaburô estime quant à lui que "la littérature est nécessairement une contestation de la culture". Les textes littéraires qui ont retenu mon attention ne disent pas du tout ce qui m'a été donné à voir. Mettant en question les conventions, ce sont des textes de refus, de rejet, parfois de réaction aux flambées d'occidentalisation, mais le plus souvent de révolte contre l'ordre social et familial. Ils constituent une incitation à ne pas céder aux simplifications.

 

François Laplantine, Tokyo, ville flottante, Stock, 2010.