En qualifiant de "fantasmatique" la théorie mimologique, je ne prétends pas désigner une "fausseté" toute relative et qui n'est nullement de notre propos, mais simplement connoter le rôle essentiel que joue dans la pensée mimologique, exemple caractérisé de wishful thinking, un système complexe et plus ou moins conscient de désirs, disons de prédilections à satisfaire : substantialisme (refus de l'abstraction), attachement - souvent observé ici - aux éléments les plus "concrets" de la langue, sons et vocables, sémantèmes plutôt que morphèmes, noms plutôt que verbes, noms propres plutôt que noms communs; besoin de valorisation (refus de la neutralité), qui fait constamment prendre parti, préférer ceci ou cela, une langue à une autre, les voyelles aux consonnes, les consonnes aux voyelles, l'ordo rectus ou le rectus ordo, le masculin ou le féminin, quitte à sans cesse équilibrer la valorisation première d'une contre-valorisation compensatoire en privilégiant ce que l'on défavorise; instinct de motivation (refus de la gratuité, horreur du vide sémantique), qui ne supporte de signifiance que "nécessaire", justifiée et comme innocentée par quelque relation naturelle entre ses termes; goût dominant enfin de l'analogie (refus de la différence), qui oriente irrésistiblement, et comme en toute évidence, cette recherche de "justesse" vers l'espèce bien particulière qu'en est la justification par ressemblance. Nous avons reconnu ensemble la difficulté effective de concevoir un autre mode de motivation (1) mais le mouvement spontané et caractéristique du désir cratylien est bien de ne pas même l'essayer, et d'aller droit à son objet; autre glissement constant (nous l'avons rencontré, par exemple, chez Proust, chez Leiris, à l'instant chez Jespersen), parallèle ou plutôt convergent, celui qui attribue tout spontanément à la mimologie ce qui relève de la motivation indirecte : étymologie fantaisiste, association lexicale. Ce parti pris de la ressemblance est proprement le noyau de la pensée cratylienne, où il n'est peut-être pas trop aventuré d'entendre quelques résonances bien connues de la psychanalyse : thème "oedipien" de l'indifférenciation utérine, thème "narcissique" de la relation en miroir - qui fait du mimologisme une spéculation au double sens du mot -, et, en termes lacaniens, fuite du symbolique et refuge dans l'imaginaire.

 

Gérard Genette, Mimologiques - voyage en Cratylie - Éditions du Seuil, collection "Poétique", 1976.

 

1. Le seul exemple rencontré, encore tout hypothétique, d'une relation métonymique entre signifié et signifiant, c'est l'explication, selon Jackobson, de la labiale de mama par le mouvement de succion de la tétée ("Pourquoi papa et maman", Langage enfantin et Aphasie) : selon cette hypothèse, le nom de la mère ne ressemblerait pas à la mère, mais proviendrait d'elle selon un rapport de cause à effet. Quant à la relation synecdochique (la partie symbole du tout), chère à Coleridge et au symbolisme romantique, elle ne semble avoir inspiré aucune spéculation proprement linguistique. Dommage : la rêverie serait plaisante, du mot comme membre et microcosme de la chose.