20 juin 2009
Ma Langue est épouvantable
Réponse à Léon Bloy
... Ma Langue est épouvantable, dites-vous. Pourquoi ? Parce que j'emploie des mots qui, pour la plupart du temps, sont plus près des racines grecques et latines que les vocables souvent périmés de nos ordinaires poètes. Ceci n'est pas niable et vous êtes trop bon linguiste et étymologiste pour que j'insiste.
Vous m'accorderez bien au surplus que la Langue française n'est pas immuable, et qu'elle n'est pas parvenue à sa perfection totale. Vous l'avez écrit cent fois, elle a été galvaudée par le journalisme et le roman naturaliste. Le pittoresque des vocables est délavé, anéanti par l'écriture naturaliste. Il y a des mots, des expressions qui sont devenus de vrais cadavres... Comment remplacer certains mots qu'on a pressurés jusqu'au jus, jusqu'au zeste sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la Langue, qui est l'Argot, quoi qu'on en dise ? L'argot joint à la locution populaire, toujours, toujours dramatique et saisissante, que diable !
Balzac a écrit là-dessus une ou deux pages (Incarnation de Vautrin) qui en disent plus que je ne pourrais dire et qui sont flamboyantes et justificatrices de mes essais. Voyons ! C'était écoeurant, à la fin, de voir toujours rimer étoile avec voile ou toile, alcyon et rayon, et ce Niagara perpétuel des Romantiques et des Parnassiens donne autant la nausée que le pipi naturaliste. Vous reconnaissez à l'artiste le droit de peindre avec la manière qui lui plaît. Eh bien ! toutes proportions gardées, Rabelais ne s'est-il pas forgé une langue éblouissante et ordurière comme timidement j'essaie de m'en créer une ?
Qu'est-ce que ça peut faire qu'un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu'elle vous en tord les boyaux ? Or, c'est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir.
Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon et du mauvais français ? Qui l'a fixée ? La langue est-elle fixée ? J'estime, par exemple, que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi, si vous voulez, mais c'est ce que je pense. Si la langue française est fixée, elle est morte, et ça serait une des raisons de la décadence française.
J'abomine le grand siècle. La langue épurée de cette époque ne marque qu'une étape inapparente du Protestantisme. On a créé l'expression noble. On dit sein au lieu de téton, qui est bien plus vrai. Or, le peuple a conservé "téton" et bien d'autres mots qui sont d'un français pur du XVIème siècle - le plus beau français qu'on ait jamais parlé.
Et puis vous m'écrivez l'impression affreuse que vous cause cette écriture. Mais je ne cherche pas autre chose que de provoquer l'horreur et la terreur. Alors, ici, mon but est atteint. Il importait que les Bourgeois se doutassent des douleurs qu'ils causent, des crimes dont leur hypocrisie et leur égoïsme étouffent la clameur, du sort épouvantable qu'ils font aux Inconnus qu'ils écrasent, et comment l'aurais-je fait sans employer les mots mêmes des écrasés, voyons ?
Je persiste. Il était urgent qu'un poète, se servant d'un gabarit ancien, d'un rythme, si vous préférez, retrouvât, en le modernisant un peu, le cri lamentable d'Eustache Deschamps :
Ca ! de l'argent ! Ca ! de l'argent !
Tout ce qu'on pourrait me reprocher, c'est d'avoir apocopé les vers et écrit certains mots avec la corruption de la prononciation lasse et fatiguée des pauvres et des avachis. Mais c'est là encore un souci d'exactitude et je ne puis penser que ce soit un grief sérieux. Comment ! je ne respecte pas la langue, moi qui ai l'âpre besoin de revenir à sa source, à sa saveur, raide et naïve ! Ceci n'a rien à voir avec la blennorrhagie zolaïque, sapristi !
Certes, j'ai écouté la musique des conversations faubouriennes, si terriblement gouailleuses, si résignées ! C'est une longue chanson
dolente, toujours par strophes de 6, 7 ou 8 vers, et ces vers sont toujours octosyllabiques : c'est-à-dire la coupe même et la verve des vieux poètes de l'Ile-de-France. C'est étonnant, mais strictement vrai, et plus j'avance, plus je me figure que l'alexandrin est un cercueil où l'on couche la Poétique française.
[...]
Comment ! S'il y a bien quelque chose que j'ai entrepris de dénoncer dans le langage populaire, c'est le Dogme du Travail sans Amour, si cher aux capitalistes et à Zola, et vous m'en blâmeriez ! Je vous demande de relire, dans Doléances, "Le Piège" et de me dire si je n'ai pas atteint le but que je me proposais, savoir : peindre, exprimer l'état de servitude et d'abrutissement absolu de l'Ilote moderne qu'est l'ouvrier d'industrie, le misérable et mécanique Enfant de l'Outil et de la Machine.
Comment ! jamais l'avilissement de l'Homme, de mon frère Esclave, n'ai atteint un tel degré, même et surtout dans l'Antiquité, et je n'aurais pas le droit ni la force amoureuse de le démontrer ? Et d'opposer aux thrènes triomphaux des Bourgeois qui hurlent la gloire du Progrès, du Travail, etc., cette simple peinture qui dit : "Le voilà, votre progrès ! Le voilà, votre travailleur ! Vous en avez fait une brute, un être comme aucune civilisation n'en a jamais créé. Alors les principes de 89 s'effondrent, voyons, avec toute la loquacité grandiloque de Homais. "
Et vous ne voudriez pas que je dise cela aux populos aussi ? Mais c'est impossible, et la tâche est si belle, si enivrante, que j'aimerais mieux y laisser ma peau que d'y renoncer.
Soyez assuré qu'un jour j'aurai dans les mains, avec des moyens d'action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m'arrive, je m'arrangerai de façon à ne pas laisser debout un seul pan de l'édifice bourgeois. Tout vaut mieux, même le retour à la barbarie, à la caverne primitive, qu'une pareille organisation sociale. Si jamais je peux, je leur en foutrai, moi, aux Bourgeois, du Progrès, du Labeur, de la Justice, de l'Egalité, de la Liberté, comme ils l'entendent.
Je leur apprendrai à laisser crever de faim les Artistes sincères, à exploiter les Ouvrières de façon à les précipiter au trottoir. Je leur en donnerai de l'Alcoolisme, de la Faim, de la Folie, de la Phtisie, des accidents de chemin de fer, des coups de grisou, des fusillades de mineurs, des tueries qui créent leur richesse ! Parole d'honneur, on devrait me couper le cou tout de suite, tant je compte détruire dans les cervelles populaires le très abrutissant mythe du Travail. Etre un danger, un jour ! Quelle joie ! Aurai-je la force et la patience ? ...
4 octobre 1900.
Jehan Rictus (in Poètes d'aujourd'hui, Seghers)
27 mai 2009
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux s’acheminèrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment où la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l’installa, prit congé. Il n’avait pas plus tôt tourné le dos pour repartir, que sur son épaule s’abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussitôt, Defouqueblize d’un bond s’était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize — qui, d’une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s’écriait :
— Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !... Alors quoi ! c’est donc vrai ! on avait voulu s’évader ?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l’heure plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio n’hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s’annonçait redoutable.
— Ah ! c’est vous, Protos, dit-il simplement. J’aime mieux cela. Je n’en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu’elle fût, Lafcadio préférait une réalité au saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure.
— J’étais pas mal grimé, hein ?... Pour vous, je m’étais mis en frais... Mais, tout de même, c’est vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon ; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait lever dans l’esprit de Cadio ! Un subtil, dans l’argot dont Protos et lui se servaient du temps qu’ils étaient en pension ensemble, un subtil, c’était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d’après leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s’opposait l’unique grande famille des crustacés, dont les représentants, du haut en bas de l’échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. — Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela ; comme il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit.
André GIDE, Les Caves du Vatican, Livre cinquième, "Lafcadio"
16 mai 2009
de brèves aventures secrètes
Ce livre recueille ce que l'on veut bien appeler mon oeuvre. Ce mot me paraît être une exagération. Je ne me suis jamais proposé d'écrire une oeuvre, au sens où l'entendaient Flaubert ou Wordsworth. Je me suis limité à de brèves aventures secrètes. J'en évoque certaines avec plaisir, par exemple, en prose, Borges et moi, et, en vers, Everness, peut-être en raison de son vaste et terrible titre. Il n'est pas impensable qu'une anthologie de l'avenir répète ces pièces, mais je n'ai jamais été préoccupé par la valeur ou par la somme de ces exercices. Chaque ligne du texte a été écrite pour satisfaire à l'urgence du jour, et son écriture m'a procuré un bonheur dont je suis toujours reconnaissant.
Jorge Luis Borges
Genève, 19 mai 1986
05 avril 2009
Ce qui reste incertain chez Bataille (mais sans doute cette incertitude ne peut pas être levée), c’est de savoir si l’économie (le capital), qui s’équilibre sur des dépenses absurdes, mais jamais inutiles, jamais sacrificielles (les guerres, le gaspillage…), n’est quand même pas traversé de part en part par une dynamique sacrificielle ; l’économie politique n’est-elle au fond qu’un avatar contrarié de la seule grande loi cosmique de la dépense ? Toute l’histoire du capital n’est-elle qu’un immense détour vers sa propre catastrophe, vers sa propre fin sacrificielle ? Car enfin, on ne peut pas ne pas dépenser. Une plus longue spirale entraîne peut-être le capital au-delà de l’économie, vers une destruction de ses propres valeurs, ou bien sommes-nous pour toujours dans ce déni du sacré, dans le vertige du stock, qui signifie la rupture de l’alliance (de l’échange symbolique dans les sociétés primitives) et de la souveraineté ?
Jean Baudrillard, Hommage à Georges Bataille
à lire en entier ici : http://laquinzaine.wordpress.com/2007/03/11/hommage-de-baudrillard-a-georges-bataille/
04 avril 2009
Enfance
50 (IV)
Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des hommes.
5I (IV)
Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme".
(Saint-Augustin et Bataille - cf. la partie consacrée à Emily Brontë dans La Littérature et le Mal - ne sont pas loin)
et pour le plaisir, un extrait très actuel :Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.
("Des biens de fortune", 58 I)25 février 2009
Complainte
Jconnaîtrai jamais le bonheur sur terre
je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère
pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc' va trop mal finir
toujours pour les cons
Tout plaisir s'efface - après c'est bien pire
du moins pour les cons
L'angoisse m'étreint m'étrangle et j'empire
de plus en plus con
Je ne sais plus que faire ou pleurer ou rire
comme font les cons
Quelquefois c'est bleu puis c'est noir de suie
la couleur des cons
On voudrait chanter mais voilà la pluie
qui arroz' les cons
On veut espérer mais surgit l'ennui
qui teinte les cons
On voudrait danser - le sol est de boue
pataugent les cons
Nous sommes idiots bouffant la gadoue
nous sommes des cons
L'amour se balade en un autogyre
au-dessus des cons
Qui lèvent le nez 'vec un doux sourire
sourire de cons
Attendant encor la belle aventure
illusion de cons
Car ils sont réduits à leur seul'nature
nature de cons
Les roses les fleurs et les clairs de lune
c'est pas pour les cons
Les cons ils y croient mais c'est pour des prunes
aliment de cons
Raymond Queneau, L'Instant fatal, 1943- 1948, Gallimard.
08 février 2009
Pour les japonisants amateurs de littérature japonaise
Un outil bien pratique pour lire de la littérature japonaise dans le texte :
- le module "Rikaichan" sur le navigateur Firefox. Il permet d'afficher la lecture et la signification des kanji, donne des indications de grammaire, permet de sauvegarder des listes de vocabulaire, c'est vraiment très bien fait...
- Ensuite, un petit tour sur "Aozora bunko" : http://www.aozora.gr.jp/
L'équivalent japonais du Projet Gutenberg. Beaucoup, beaucoup d'oeuvres d'auteurs tombés (!) dans le domaine public.
07 février 2009
Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière humoristique d’Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il donnait l’impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu’il fait jouer, et qui dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d’esprit, et des situations qu’il imagine.
Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, 1907.
http://fr.wikisource.org/wiki/Ars%C3%A8ne_Lupin_Gentleman-Cambrioleur_-_I
10 janvier 2009
"Le monde est une forêt de différences"
Le monde est une forêt de différences ; connaître le monde, c'est savoir qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme, mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que je veux déclarer définitives, ceci par exemple : "L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas, il déclasse." Paroles singulièrement lumineuses et qui ont encore un autre mérite : celui de fixer nettement par quelques syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin ! Que pensait-elle ? Comment sa vie se mouvait, particulière, "unique", au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des vies individuelles coudoyées le long des fleuves : l'homme vit au milieu de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les savoir en bois, en toile ou en papier.
Remy de Gourmont, Le livre des masques.
15 décembre 2008
la « part de l’ange » de ma maturation (!)
Jann-Marc Rouillan : Un soir en cellule, je lisais un bouquin de Pessoa, il expliquait qu’ayant changé une lettre à son nom, sa vie s’en trouva bouleversée. En prison comme on essaie toutes les recettes pour tenter quelque chose, j’ai décidé de faire de même. Plus sérieusement, si ma littérature est indissociable de mon action politique, elle n’y correspond pas exactement, elle ne s’y épuise pas. Cette lettre absente et inscrivant mes origines figure la « part de l’ange » de ma maturation.
http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4442
Les Chroniques carcérales, simple témoignage ? A lire Rouillan s'exprimer comme un nobelisable, après s'être choisi un "nom de plume", on voit bien que ce n'est pas aussi simple.
27 novembre 2008
[Pétition] Soutien aux accusés de Tarnac
Après sitaudis et libr-critique, voici le texte de la pétition : pour la signer, envoyer un mail à lafabrique@lafabrique.fr, avec votre nom et votre domiciliation.
--
Une opération récente, largement médiatisée, a permis d’arrêter et d’inculper neuf personnes, en mettant en œuvre la législation antiterroriste. Cette opération a déjà changé de nature : une fois établie l’inconsistance de l’accusation de sabotage des caténaires, l’affaire a pris un tour clairement politique. Pour le procureur de la République, « le but de leur entreprise est bien d’atteindre les institutions de l’État, et de parvenir par la violence – je dis bien par la violence et non pas par la contestation qui est permise – à troubler l’ordre politique, économique et social ».
La cible de cette opération est bien plus large que le groupe des personnes inculpées, contre lesquelles il n’existe aucune preuve matérielle, ni même rien de précis qui puisse leur être reproché. L’inculpation pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » est plus que vague : qu’est-ce au juste qu’une association, et comment faut-il entendre ce « en vue de » sinon comme une criminalisation de l’intention ? Quant au qualificatif de terroriste, la définition en vigueur est si large qu’il peut s’appliquer à pratiquement n’importe quoi – et que posséder tel ou tel texte, aller à telle ou telle manifestation suffit à tomber sous le coup de cette législation d’exception.
Les personnes inculpées n’ont pas été choisies au hasard, mais parce qu’elles mènent une existence politique. Ils et elles ont participé à des manifestations – dernièrement, celle de Vichy, où s’est tenu le peu honorable sommet européen sur l’immigration. Ils réfléchissent, ils lisent des livres, ils vivent ensemble dans un village lointain. On a parlé de clandestinité : ils ont ouvert une épicerie, tout le monde les connaît dans la région, où un comité de soutien s’est organisé dès leur arrestation. Ce qu’ils cherchaient, ce n’est ni l’anonymat, ni le refuge, mais bien le contraire : une autre relation que celle, anonyme, de la métropole. Finalement, l’absence de preuve elle-même devient une preuve : le refus des inculpés de ses dénoncer les uns les autres durant la garde à vue est présenté comme un nouvel indice de leur fond terroriste.
En réalité, pour nous tous cette affaire est un test.
Jusqu’à quel point allons-nous accepter que l’antiterrorisme permette n’importe quand d’inculper n’importe qui ? Où se situe la limite de la liberté d’expression ? Les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont elles compatibles à long terme avec la démocratie ? Sommes-nous prêts à voir la police et la justice négocier le virage vers un ordre nouveau ? La réponse à ces questions, c’est à nous de la donner, et d’abord en demandant l’arrêt des poursuites et la libération immédiate de celles et ceux qui ont été inculpés pour l’exemple.
15 septembre 2008
À la niche, les glapisseurs de dieu !
«Ce monde, uniformément constitué, n’a été créé par aucun dieu,
ni par aucun homme. Mais il a toujours existé, il existe et existera
toujours, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et
s’éteignant avec mesure.»
HÉRACLITE (trad. Yves Battistini, 33).
Alors que sur le front du rationalisme fermé l’ennemi semble avoir décidément perdu toute espèce de courage, une recrudescence d’activité se manifeste sur le front complémentaire de la religion. Il y a dix-huit ans, l’un d’entre nous [André Breton, /Second Manifeste du Surréalisme/] regrettait que Rimbaud fût coupable… de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel. Si la lettre d’un tel reproche semble devoir être aujourd’hui maintenue, c’est qu’elle témoigne surtout de notre volonté constante de ne pas céder aux chiens les valeurs dont, malgré des réserves, dans cet ordre, sévères où nos exigences de pureté ne tolèrent pas la moindre compromission, nous entendons toujours nous réclamer. Donnons acte en passant à M. Jacques Gengoux, auteur de /La Symbolique de Rimbaud/ [Nous apprenons en dernière heure que M. Jacques Gengoux, candidat jésuite, a abandonne le séminaire et ne prononcera pas ses vœux], de ce qu’il ne nous dispute pas comme l’ignoble trafiquant de lard la pensée rimbaldienne. Cependant nous nous mettrions exactement dans le cas de Rimbaud si nous ne faisions avorter les tentatives de détournement, cette fois de notre propre pensée, encore au profit de la même cause infâme.
Mentionnons quelques-unes de ces tentatives, du reste connues : en juillet 1947, dans la revue /Témoignage/, un bénédictin, Dom Claude Jean-Nesmy, déclare : «Le programme d’André Breton témoigne d’aspirations qui sont tout à fait parallèles aux nôtres.» En août, M. Claude Mauriac écrit dans /La Nef/, à propos de /Fata Morgana/ : «Un chrétien n’aurait pas parlé autrement.» En septembre, M. Jean de Cayeux proclame dans /Foi et Vie/ qu’il entend souscrire, dans la mesure où elles pourraient s’accorder avec les vues du mouvement œcuménique, à plusieurs propositions énoncées dans un article d’un autre d’entre nous [Henri Pastoureau, «Pour une offensive de grand style contre la civilisation chrétienne» dans /Le Surréalisme en 1947/. Éd. Maeght]. Depuis il y a eu dans les /Cahiers d//’//Hermès/ (II) la pénétrante étude de M. Michel Carrouges : «Surréalisme et Occultisme» qui n’a pris tout son sens, entendons son sens apologétique, que depuis la parution récente de l’ouvrage du même auteur : /La Mystique du Surhomme/. Il y a eu dans /La Table ronde/ (4 et 5) les élucubrations de M. Claude Mauriac qui ne se connaît peut-être pas chrétien mais se trémousse à l’idée d’intituler un essai futur : /Saint André Breton/ — la belle farce !
Il ne saurait s’agir de discuter. D’autant moins que dans ces écrits la pensée surréaliste n’est pas toujours à proprement parler falsifiée. On ne peut guère accuser Carrouges, par exemple, tout au moins dans son article sinon dans son livre, de falsifier la pensée surréaliste. Mais toutes ces démarches procèdent, à des titres divers, d’une tentative d’escroquerie généralisée dont l’instigatrice est aujourd’hui comme toujours, la racaille des Églises. Les Églises, d’ailleurs, depuis qu’elles ont perdu les secrets qu’elles ont pu momentanément usurper — encore que dans le domaine religieux les véritables dépositaires de secrets fussent généralement des hérétiques (avec lesquels la pensée surréaliste accepte de se reconnaître certains points de contact) ne maintiennent plus leur ascendant sur le monde des idées qu’à l’aide d’escroqueries de ce genre. Carrouges reconnaît les prétentions surréalistes à l’athéisme. Il reconnaît cet athéisme capable d’un mysticisme prométhéen, c’est-à-dire d’une aspiration au salut dans le monde même de l’homme — au sens feuerbachien de ce dernier terme. À cette mystique humaniste, il oppose l’élévation judéo-chrétienne vers la Jérusalem céleste. L’opposition est recevable. Notre camarade Calas, entre autres, avait inversement opposé déjà, dans /Foyers d//’//incendie/, la fin qu’assignent à l’homme Hegel, Marx, les surréalistes à celle que lui assignent les Pères de l’Église. L’escroquerie est donc ailleurs. Elle est dans l’utilisation de toute protestation d’athéisme en général, et de la protestation surréaliste en particulier, dans un but apologétique. Pareille utilisation tend à devenir la base du nouveau système apologétique des diverses Églises. Nul n’a plus cyniquement formulé cette prétention exorbitante que M. Pierre Klossowski dans son perfide ouvrage sur Sade. Selon Klossowski, Sade n’est pas athée. L’athéisme n’existe pas mais seulement une révolte de la créature, manifestation extrême de son ressentiment eu égard à la condition tant charnelle que spirituelle qui lui est infligée par le créateur. Le dieu de Sade, c’est, d’après Klossowski, le dieu de Saint-Fond, c’est-à-dire un dieu du mal comme celui de Carpocrate, mais qui, comme toute émanation de l’empire des ténèbres, en s’opposant au dieu de lumière, le pose à titre de complément nécessaire, restituant à l’homme, même à Sade — même au surréaliste, pourrait dire Carrouges — la parole du bien, capable de lui faire tout discerner, même le mal. On aura reconnu le tour hégélien de l’argumentation. Est-il utile de souligner qu’elle n’en a que le tour ? Quand Hegel parlait de dieu, les chrétiens ne trouvaient pas que le syllabe rendait un son très authentique. Mais le dieu d’Aristote n’était pas non plus celui de l’Écriture et pourtant la logique aristotélicienne n’en a pas moins, à l’époque de saint Thomas, fait rebondir le christianisme pour un nouveau millénaire. Il semble, depuis Kierkegaard, qu’on attende le même service de la dialectique hégélienne. Il est, en tout cas, admis, d’ores et déjà, par les Églises, que nier dieu c’est encore l’affirmer et que, cette proposition initiale une fois acceptée, le combattre c’est encore le soutenir, le détester c’est encore le désirer.
Et voilà comment l’exégèse chrétienne a trouvé le moyen, tout en continuant à s’exercer sur ce qu’elle appelle l’Écriture Sainte, de s’appliquer, pour en tirer les mêmes conclusions, aux textes dirigés contre l’Écriture Sainte. De telles démarches dialectiques, qui voudraient faire concourir, aussi bien que Sade et Rimbaud, sans parler de Lautréamont, les surréalistes à l’exaltation mystique d’un dieu prétendu, ne sont pas, comme on pourrait le croire, des initiatives provenant de chrétiens «d’avant-garde». Elles émanent d’une tendance très générale à admettre aussi bien l’antithèse que la thèse, non en vue de quelque synthèse mais d’un très conscient double-jeu, tendance observable en particulier dans les sphères éminentes de l’Église catholique. On connaît la position apparemment contradictoire, mais en fait complémentaire, adoptée par le clergé sous l’occupation. Dans l’article mentionné plus haut, M. de Cayeux fait état d’une lettre pastorale où le cardinal Suhard, interprétant dans un sens très large, semble-t-il, la bulle de boue de Léon XIII /Eterni Patris/, précise que le thomisme peut être apprécié contradictoirement par les fidèles selon qu’ils veulent se placer sur le terrain du dogme ou sur celui de la philosophie. À l’occasion du dernier Noël, la même bourrique écarlate lançait un appel où il était dit que la charité était un mal quand elle voulait dispenser de la justice et qu’il n’y avait d’autre solution humaine à l’infortune de l’homme qu’un nouvel ordre humain. Ne pas croire que la conception traditionnelle de la charité chrétienne est rejetée pour autant car il est loisible aux fidèles de se placer, là encore, d’un double point de vue apparemment contradictoire mais toujours complémentaire selon qu’ils cherchent une solution dans ce monde ou en dieu. Ne doivent-ils pas d’ailleurs appeler l’une et l’autre s’ils veulent à la fois se conformer au dogme et se prémunir contre la solution révolutionnaire ?
Les exemples pourraient être multipliés. Ils prouvent que les chrétiens d’aujourd’hui disposent d’arguments pris dans des poubelles théologiques assez hétéroclites pour parer aux circonstances les plus diverses. Dans ces conditions, toute discussion est, faute de la moindre constance dans le langage par eux employé, c’est-à-dire en raison de leur duplicité fondamentale, impossible. Elle l’a d’ailleurs toujours été. Aussi bien, en dépit de ce que l’idée de dieu, considérée en tant que telle, ne parviendrait à nous arracher que des baillements d’ennui, mais parce que les circonstances où elle intervient sont toujours de nature à déchaîner notre colère, que les exégètes ne soient pas surpris de nous voir recourir encore aux «grossièretés» de l’anticléricalisme primaire dont le /Merde à dieu/ qui fut inscrit sur les édifices cultuels de Charleville reste l’exemple typique. Que les politiques d’entre eux renoncent par tactique à l’anathème ne suffit pas pour que nous renoncions à ce qu’ils nomment des blasphèmes, apostrophes qui sont évidemment dépourvues à nos yeux de tout objectif sur le plan divin mais qui continuent à exprimer notre aversion irréductible à l’égard de tout être agenouillé.
Adolphe Acker, Sarane Alexandrian, Maurice Baskine, Jean-Louis
Bedouin, Hans Bellmer, Jean Bergstrasser, Roger Bergstrasser,
Maurice Blanchard, Joe Bousquet, Francis Bouvet, Victor Brauner,
André Breton, Jean Brun, Pierre Cuvillier, Pierre Demarne, Charles
Duits, Jean Ferry, André Frederique, Guy Gillequin, Arthur Harfaux,
Jindrich Heisler, Georges Henein, Maurice Henry, Jacques Herold,
Véva Herold, Marcel Jean, Alain Jouffroy, Nadine Krainik, Jerzy
Kujawski, Pierre Lé, Stan Lélio, Pierre Mabille, Jehan Mayoux,
Francis Meunier, Nora Mitrani, Henri Parisot, Henri Pastoureau,
Benjamin Péret, Gaston Puel, Louis Quesnel, Jean-Dominique Rey,
Claude Richard, Jean Schuster, Iaroslav Serpan, Seigle, Hansrudy
Stauffacher, Claude Tarnaud, Toyen, Clovis Trouille, Robert
Valençay, Jean Vidal, Patrick Waldberg.
Paris, le 14 juin 1948.
À la niche, les glapisseurs de dieu !
http://juralibertaire.over-blog.com/article-22777017.html
Merci à Anne-Elisabeth Halpern
02 septembre 2008
La chanson du masque
Venise au visage de masque.
LORD BYRON.
Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la mort!
Notre troupe bruyante est accourue sur la place St-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.
Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos épées de bois.
Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.
Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.
Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses !
Aloysius BERTRAND, Gaspard de la nuit.
http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Gaspard/index.html
25 août 2008
Peut-être l'immense "péché", - le péché métaphysique par excellence, que les théologiens ont nommé du beau nom d'_orgueil_, - a-t-il pour racine dans l'être cette irritabilité du besoin d'être unique ? Mais encore, en poussant plus avant cette réflexion, en la conduisant un peu trop loin, sans doute, sur le chemin des sentiments les plus simples, trouverait-on, au fond de l'orgueil, seulement l'horreur de la mort,car nous ne connaissons la mort seulement que par les autres qui meurent, et si nous sommes réellement leurs semblables, nous mourrons aussi. Et donc, cette horreur de la mort développe de ses ténèbres je ne sais quelle volonté forcenée d'être un _non-semblable_, d'être l'indépendance même et le singulier par excellence, c'est-à-dire d'être un dieu. Refuser d'être semblable, refuser d'avoir des semblables, refuser l'être à ceux qui sont apparemment et rationnellement nos semblables, c'est refuser d'être mortel, et vouloir aveuglément ne pas être de même essence que ces gens qui passent et fondent l'un après l'autre autour de nous. Le syllogisme qui mène Socrate à la mort plus sûrement que la ciguë, l'induction qui en forme la _majeure_, la déduction qui le conclut, éveillent une défense et une révolte obscure dont le culte de soi-même est un effet qui se déduit facilement.
Paul Valéry, Variété II, "Stendhal"
transparition du mal
Cet art splendide, le plus sage, le plus rationnel de tous, nous apparaît, pour cette raison même, le plus monstrueux de tous. Et le seul qui soit monstrueux. [...] Animée et placée au milieu des hommes, elle [la forme grecque] n'y paraîtrait ni familière ni étrangère ; nous y verrions, certes, un aspect possible ou désirable de nous-mêmes, mais nos tares, nos insuffisances, nos à-peu-près et nos demi-mesures ne s'y reconnaîtraient pas. Dans un monde idéal, elle semblerait immobile, cristallisée, trop limitée et pas assez résolument étrange pour nous faire entrevoir nos abîmes intérieurs. Elle fait de son mieux, au contraire, pour nous les dérober. Mais l'homme de toujours est plus complexe qu'elle, sinon plus ambitieux. Il veut tenir sans cesse prêtes toutes ses possibilités. [...] Réalisé, l'homme parfait sentirait à l'instant même l'effort mourir dans son coeur. On peut dire qu'à ce point de vue l'art grec, qui jamais cependant n'a fabriqué un monstre, est plus menteur que l'art égyptien ou chinois, qui n'ont cessé d'en fabriquer. C'est parce qu'il a cru à la réalité de ce mensonge que son humanité parfaite prend cet accent monstrueux.
Elie Faure, Histoire de l'Art, l'Art antique.
