22 novembre 2009
"Un art ironique, léger, fugitif, divinement désinvolte, divinement artificiel..."
Ah ! ce n'est pas seulement envers les poètes et leurs beaux "sentiments lyriques" que ce ressuscité se sent l'envie d'exciter sa malice : qui sait quel genre de victime il choisira, quel monstre de sujet parodique l'excitera sous peu? "Incipit tragoedia" - est-il écrit à la fin de ce livre d'une inquiétante désinvolture : qu'on y prenne garde ! Quelque chose d'essentiellement sinistre et méchant se prépare : Incipit parodia, cela ne fait aucun doute...
Nietzsche, Le gai savoir, trad. Klossowski.
18 novembre 2009
Walking can easily be monitored and mapped as the millions of individual journeys criss-crossing the city leave a trace that can be plotted. But this trace can, in itself, never capture the personal histories that underlie them. Thus, as the situationist found to their cost, a rigorous sociological or geographical attempt to map the city and to categorise regions according to the results of such surveys simply reveals the contradiction between the objectivity of the method and the subjectivity of that which is to be catalogued. A map can never accurately capture the lives of those individuals whose journeys is sets out to trace for, in the process, individuality is inevitably flattened out and reduced to points on a chart. "Every story is a travel story, a spatial practice", writes de Certeau and any theorical system that tries to measure this story will inevitably exclude as much as it reveals. In this respect, de Certeau's theory of walking highlights the limitations of all systematic theorical systems, psychogeography included, in accurately capturing the relationship between the city and the individual. These frameworks cut across the city, separating communities with artificial categorisations, and disrupting what is essentially an ongoing narrative, a story that has a cast of millions and whose plot is unknown. In this sense, the objective and programmatic approach of the sociologists and geographers threatens to obscure that which they seek to preserve, rendering them less able to assess urban life accurately than the historians and novelists that have preceded them in this account.
"Beneath the fabricating and universal writing of technology, opaque and stubborn places remain", claims de Certeau but, in our modern technological landscape, increasingly homogenous and regulated, dominated by surveillance and hostile to the pedestrian, it is now the novelist and the poet, not the theorist, who are uncovering and celebrating these overlooked and forgotten corners of the city.
Merlin Coverley, Psychogeography, Pocket Essentials, 2006.
Et rien de tel, pour se convaincre de la pertinence de l'extrait ci-dessus, que de lire le très beau texte de Clément Bulle faisant revivre l'ancien quartier akasen de Yokohama, Koganechô : http://chroniquesmarignac.blogspot.com/2009/11/quartier-chaud-goun.html. Je ne le cite pas, allez donc le lire en entier en cliquant sur le lien ! Cette évocation des fantômes de Koganechô n'est pas seulement émouvante : C.B. rend également sensible comment, dans l'amnésie induite par le "présent perpétuel" (Debord) de rigueur, la révolte contre une ville peut passer par le fait de désenfouir son passé, parfois proche. En l'occurrence celui que l'Empire du Bien (en pleine forme dans la mégalopole du Kantô, par bien des aspects son laboratoire) préférerait occulter. (démarche qui rappelle, soit dit en passant, celle du narrateur de l'Emploi du temps, mais j'y reviendrai).
20 octobre 2009
"Je ne me suis pas moqué assez"
Pendant cette année difficile, je dois bien reconnaître que j'ai été un niais sentimental, que j'ai manqué de rapidité, de ressort et surtout d'irrespect. A cause d'une éclipse dans ma faculté d'imaginer et de ressentir, je me suis laissé devenir humble et l'humilité ne me réussit pas. Je me suis noyé dans la déférence, considérant que les entreprises ou les raisons des autres valaient valaient probablement mieux que les miennes. Je ne me suis pas moqué assez. Moins les Japonais s'amusent, plus il faut s'amuser pour rétablir la balance.
Nicolas Bouvier, Le vide et le plein - Carnets du Japon 1964 - 1970, Editions Hoëbeke, 2004.
Jodelle.
Quant à la filiation que je viens de mentionner chez les Français de la Renaissance, à cette tendance au raisonnement passionné, on y attachera, entre Scève et Sponde (et d'Aubigné, dont le "baroque" est parfois tout proche du "métaphysique", au sens anglais), un autre grand poète manqué - mais qui ne ressemble qu'à lui-même - poète "au style d'écrire singulier, et possible encore non accoutumé entre les Français" (au dire de son premier éditeur), Etienne Jodelle. Singulier autant par sa syntaxe que par sa rythmique, tributaire à la fois de la véhémence des sonnets de Ronsard à Cassandre, de l'ardeur quintessenciée de Maurice Scève, du contre-point figuré des musiciens, qu'il a manifestement imités comme il a reproduit certains effets de la prosodie des Anciens, traitant l'alexandrin comme un hexamètre, multipliant les mouvements martelés, accumulant les mesures brèves, iambes, trochées, spondées, se comparant lui-même au cavalier que sa monture soulève et emporte, mais qui la mène à sa guise. Le sonnet-rapporté, dont Jodelle s'est fait une spécialité, n'est qu'un des schémas de cette rythmique savante, qui s'accorde à une syntaxe complexe, à une contexture verbale serrée. Et toujours une énergie intense promeut l'appareil linguistique, une fureur anime cette poésie. Sa bouche magnifique ampoulément enflée (je paraphrase le vers où Ronsard congédie son pindarisme), Jodelle joue le grand jeu de la poésie. Car il n'attend pas moins de la poésie qu'elle le possède à la manière d'un démon. Et elle répond si bien à son voeu qu'il se sent par elle aliéné ; prisonnier non seulement dans les rets de Catherine de Clermont, Maréchale de Retz dont le nom fournit prétexte à maints traits, mais dans les lacs de ses vers qui changent sa vue et enveloppent la femme qu'il sert de prestiges aveuglants :
Ô traistres vers, trop traistres contre moy,
Qui souffle en vous une immortelle vie,
Vous m'apastez et croissez mon envie,
Me déguisant tout ce que j'aperçoy.
- Je ne voy rien dedans elle pourquoy
- A l'aimer tant ma rage me convie :
- Mais nonobstant ma pauvre âme asservie
- Ne me la feint telle que je la voy.
- C'est donc par vous, c'est par vous traistres carmes,
- Qui me liez moy mesme dans mes charmes,
- Vous son seul fard, vous son seul ornement,
- Ja si long temps faisant d'un Diable un Ange,
- Vous m'ouvrez l'oeil en l'injuste louange,
- Et m'aveuglez en l'injuste tourment.
Marcel Raymond, Baroque et renaissance poétique, José Corti, 1955.
quelques poèmes de Jodelle en ligne ici.
07 octobre 2009
Nonchalant, rêvant au balcon
J'eus fort envie d'un aquavit,
Alcool terrible qui sévit
Bien plus qu'un vulgaire Picon.
Ainsi qu'aux échecs nous roquons,
Mon crâne de nacre ravi
S'est échangé sans préavis
Avec celui, libre, d'un faucon.
O belle ivresse, nous t'invoquons !
Tu es notre unique cocon
Dans le bagne qu'est toute vie :
Cime glaciale, qui se gravit
Ensevelis sous les flocons,
En l'absence de vins, de cons.
Davy de Macon
12 septembre 2009
Guy Scarpetta - Céline, donc, est l'un des seuls écrivains français, le seul peut-être, à s'être explicitement réclamé de Rabelais. Que penses-tu de son texte ?
Milan Kundera - "Rabelais a raté son coup, dit Céline. Ce qu'il voulait faire, c'était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue, [...] faire passer la langue parlée dans la langue écrite..." Selon Céline, c'est le style académique qui a gagné : "... Non, la France ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse..." Une certaine préciosité, oui, c'est une malédiction de la littérature française, de l'esprit français, je suis d'accord. Par contre, je suis un peu réticent quand je lis dans le même texte de Céline : "Voilà l'essentiel de ce que je voulais dire. Le reste (imagination, pouvoir de création, comique, etc.) ça ne m'intéresse pas. La langue, rien que la langue." A l'époque où il a écrit cela, en 1957, Céline ne pouvait pas encore savoir que cette réduction de l'esthétique au linguistique deviendrait l'un des axiomes de la bêtise universitaire future (qu'il aurait détestée, sans aucun doute). En effet, le roman, ce sont aussi : les personnages ; l'histoire ("story") ; la composition ; le style (le registre de style) ; l'esprit ; le caractère de l'imagination. Pense, par exemple, à ce feu d'artifice de styles chez Rabelais : prose, vers, énumérations cocasses, discours scientifiques parodiés, méditations, allégories, lettres, descriptions réalistes, dialogues, monologues, pantomimes... Parler d'une démocratisation de la langue n'explique rien de cette richesse de formes, virtuose, exubérante, ludique, euphorique et très artificielle (artificielle ne veut pas dire précieuse). [...]
Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard, 2009.
(pour Clément)
augmenter la multiplicité des lieux
53
Q. - Tout ce que vous venez d'énoncer donne à supposer que vous n'appréciez pas les longues rues rectilignes se coupant perpendiculairement qui forment la structure des villes modernes.
R. - J'aime que les rues tournent pour que le regarde se trouve par là limité et les sites à tout moment renouvelés. Des longues avenues rectilignes j'éprouve qu'elles rapetissent la ville. Il faut augmenter la multiplicité des lieux dans une ville pour l'agrandir. C'est ce que font admirablement les Arabes dont les petites cités donnent si bien le sentiment d'un univers sans fin, infiniment varié. J'éprouve que c'est applicable aussi à l'univers philosophique. Il y a tout à gagner à caractériser et à multiplier les lieux de la pensée. A l'opposé donc de l'aspiration rationaliste à la constituer en système univoque à partir d'un axe central (qui a le rôle de la grande avenue rectiligne).
65
Q. - Estimez-vous qu'une oeuvre d'art doit être célébratrice de la vie, de la condition humaine, et contribuer par là à donner confort et joie ?
R. - Il y a bien différentes sortes de joies. Il y en a qui sont procurées à la faveur de l'oubli et d'autres qui sont à l'opposé dues à un accroissement de la lucidité. La désolation peut devenir source de fête. Le confort apporté par l'occultation des facteurs tragiques n'est pas d'un apport qui soit comparable à l'exaltation résultant au contraire de leur faire bien face en pleine lucidité. Le face-à-face de l'homme à son destin tragique l'enfièvre et éveille sa vaillance ; son malaise au contraire s'accroît quand, ce destin, on le lui cache, ou qu'on le lui présente fardé. Ce qui est indésirable, c'est la posture de déploration. Nous n'avons que faire d'oeuvres qui nous convient seulement à déplorer ce que les choses sont. Nous ne sommes que trop portés à le faire sans qu'on nous y convie, aux heures de faiblissement. C'est la stimulation de notre bon courage que nous demandons aux oeuvres de nous apporter.
66
Q. - N'avez-vous pas peur que vos propres ouvrages, à la raison de la négation qu'ils portent à des valeurs communément respectées, passent eux-mêmes pour empreints d'amertume ?
R. - Je souhaite qu'ils apparaissent comme une gerbe où se rassemblent toutes nos disparates humeurs, y compris celle de l'amertume, pour les faire exploser en un bouquet stimulant.
105
Q. - Tenez-vous l'art pour une pratique de connaissance de la réalité ?
R. - La notion de connaissance est un leurre. Elle suppose réduction du phénomène à un aspect capable de s'insérer dans l'entendement de celui qui veut connaître. En résulte forcément sa dénaturation. On ne pourrait connaître le vent qu'en devenant vent. Ce serait alors au prix de cesser d'être ce qu'on était et le fait de connaître se serait envolé, le préposé à connaître n'y étant plus. Après cela, la réalité est un leurre aussi. Elle ne peut être pour chacun que sa vue propre, son invention. Je dirais de l'art qu'il est une pratique d'invention de réalité de rechange, autres que la réalité instituée conventionnellement. Cette dernière est une prothèse à l'usage social. L'art est une pratique d'invention de nouvelles prothèses de réalité, à usage personnel.
Extrait de Bâtons rompus, Jean DUBUFFET, éditions de Minuit, 1986.
29 août 2009
Ca fait du bien de lire ça :
"Le côté Shéhérazade de Federman, le plaisir qu'il a à se dédoubler en
chauffeur de taxi parigot, en raconteur populo amateur de grosses
blagues et autres allusions salaces propres à faire fuir l'amateur de
belles-lettres (ça trie sec dans le lectorat), ne doit pas faire
oublier l'aspect satirique du livre et le fait que la littérature, la
grande, est toujours un tant soit peu de l'ordre de la vengeance."
(NDF : je rajouterais aussi la désertion et l'inversion de l'ordre des grains de sable)
Nathalie Quintane sur sitaudis.fr :
http://www.sitaudis.fr/Parutions/la-fourrure-de-ma-tante-rachel-de-raymond-federman.php
05 août 2009
Le bonheur pour moi, c'est de ne commander à personne et de n'être pas commandé .
Francis Picabia
20 juin 2009
Ma Langue est épouvantable
Réponse à Léon Bloy
... Ma Langue est épouvantable, dites-vous. Pourquoi ? Parce que j'emploie des mots qui, pour la plupart du temps, sont plus près des racines grecques et latines que les vocables souvent périmés de nos ordinaires poètes. Ceci n'est pas niable et vous êtes trop bon linguiste et étymologiste pour que j'insiste.
Vous m'accorderez bien au surplus que la Langue française n'est pas immuable, et qu'elle n'est pas parvenue à sa perfection totale. Vous l'avez écrit cent fois, elle a été galvaudée par le journalisme et le roman naturaliste. Le pittoresque des vocables est délavé, anéanti par l'écriture naturaliste. Il y a des mots, des expressions qui sont devenus de vrais cadavres... Comment remplacer certains mots qu'on a pressurés jusqu'au jus, jusqu'au zeste sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la Langue, qui est l'Argot, quoi qu'on en dise ? L'argot joint à la locution populaire, toujours, toujours dramatique et saisissante, que diable !
Balzac a écrit là-dessus une ou deux pages (Incarnation de Vautrin) qui en disent plus que je ne pourrais dire et qui sont flamboyantes et justificatrices de mes essais. Voyons ! C'était écoeurant, à la fin, de voir toujours rimer étoile avec voile ou toile, alcyon et rayon, et ce Niagara perpétuel des Romantiques et des Parnassiens donne autant la nausée que le pipi naturaliste. Vous reconnaissez à l'artiste le droit de peindre avec la manière qui lui plaît. Eh bien ! toutes proportions gardées, Rabelais ne s'est-il pas forgé une langue éblouissante et ordurière comme timidement j'essaie de m'en créer une ?
Qu'est-ce que ça peut faire qu'un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu'elle vous en tord les boyaux ? Or, c'est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir.
Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon et du mauvais français ? Qui l'a fixée ? La langue est-elle fixée ? J'estime, par exemple, que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi, si vous voulez, mais c'est ce que je pense. Si la langue française est fixée, elle est morte, et ça serait une des raisons de la décadence française.
J'abomine le grand siècle. La langue épurée de cette époque ne marque qu'une étape inapparente du Protestantisme. On a créé l'expression noble. On dit sein au lieu de téton, qui est bien plus vrai. Or, le peuple a conservé "téton" et bien d'autres mots qui sont d'un français pur du XVIème siècle - le plus beau français qu'on ait jamais parlé.
Et puis vous m'écrivez l'impression affreuse que vous cause cette écriture. Mais je ne cherche pas autre chose que de provoquer l'horreur et la terreur. Alors, ici, mon but est atteint. Il importait que les Bourgeois se doutassent des douleurs qu'ils causent, des crimes dont leur hypocrisie et leur égoïsme étouffent la clameur, du sort épouvantable qu'ils font aux Inconnus qu'ils écrasent, et comment l'aurais-je fait sans employer les mots mêmes des écrasés, voyons ?
Je persiste. Il était urgent qu'un poète, se servant d'un gabarit ancien, d'un rythme, si vous préférez, retrouvât, en le modernisant un peu, le cri lamentable d'Eustache Deschamps :
Ca ! de l'argent ! Ca ! de l'argent !
Tout ce qu'on pourrait me reprocher, c'est d'avoir apocopé les vers et écrit certains mots avec la corruption de la prononciation lasse et fatiguée des pauvres et des avachis. Mais c'est là encore un souci d'exactitude et je ne puis penser que ce soit un grief sérieux. Comment ! je ne respecte pas la langue, moi qui ai l'âpre besoin de revenir à sa source, à sa saveur, raide et naïve ! Ceci n'a rien à voir avec la blennorrhagie zolaïque, sapristi !
Certes, j'ai écouté la musique des conversations faubouriennes, si terriblement gouailleuses, si résignées ! C'est une longue chanson
dolente, toujours par strophes de 6, 7 ou 8 vers, et ces vers sont toujours octosyllabiques : c'est-à-dire la coupe même et la verve des vieux poètes de l'Ile-de-France. C'est étonnant, mais strictement vrai, et plus j'avance, plus je me figure que l'alexandrin est un cercueil où l'on couche la Poétique française.
[...]
Comment ! S'il y a bien quelque chose que j'ai entrepris de dénoncer dans le langage populaire, c'est le Dogme du Travail sans Amour, si cher aux capitalistes et à Zola, et vous m'en blâmeriez ! Je vous demande de relire, dans Doléances, "Le Piège" et de me dire si je n'ai pas atteint le but que je me proposais, savoir : peindre, exprimer l'état de servitude et d'abrutissement absolu de l'Ilote moderne qu'est l'ouvrier d'industrie, le misérable et mécanique Enfant de l'Outil et de la Machine.
Comment ! jamais l'avilissement de l'Homme, de mon frère Esclave, n'ai atteint un tel degré, même et surtout dans l'Antiquité, et je n'aurais pas le droit ni la force amoureuse de le démontrer ? Et d'opposer aux thrènes triomphaux des Bourgeois qui hurlent la gloire du Progrès, du Travail, etc., cette simple peinture qui dit : "Le voilà, votre progrès ! Le voilà, votre travailleur ! Vous en avez fait une brute, un être comme aucune civilisation n'en a jamais créé. Alors les principes de 89 s'effondrent, voyons, avec toute la loquacité grandiloque de Homais. "
Et vous ne voudriez pas que je dise cela aux populos aussi ? Mais c'est impossible, et la tâche est si belle, si enivrante, que j'aimerais mieux y laisser ma peau que d'y renoncer.
Soyez assuré qu'un jour j'aurai dans les mains, avec des moyens d'action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m'arrive, je m'arrangerai de façon à ne pas laisser debout un seul pan de l'édifice bourgeois. Tout vaut mieux, même le retour à la barbarie, à la caverne primitive, qu'une pareille organisation sociale. Si jamais je peux, je leur en foutrai, moi, aux Bourgeois, du Progrès, du Labeur, de la Justice, de l'Egalité, de la Liberté, comme ils l'entendent.
Je leur apprendrai à laisser crever de faim les Artistes sincères, à exploiter les Ouvrières de façon à les précipiter au trottoir. Je leur en donnerai de l'Alcoolisme, de la Faim, de la Folie, de la Phtisie, des accidents de chemin de fer, des coups de grisou, des fusillades de mineurs, des tueries qui créent leur richesse ! Parole d'honneur, on devrait me couper le cou tout de suite, tant je compte détruire dans les cervelles populaires le très abrutissant mythe du Travail. Etre un danger, un jour ! Quelle joie ! Aurai-je la force et la patience ? ...
4 octobre 1900.
Jehan Rictus (in Poètes d'aujourd'hui, Seghers)
27 mai 2009
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux s’acheminèrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment où la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l’installa, prit congé. Il n’avait pas plus tôt tourné le dos pour repartir, que sur son épaule s’abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussitôt, Defouqueblize d’un bond s’était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize — qui, d’une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s’écriait :
— Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !... Alors quoi ! c’est donc vrai ! on avait voulu s’évader ?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l’heure plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio n’hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s’annonçait redoutable.
— Ah ! c’est vous, Protos, dit-il simplement. J’aime mieux cela. Je n’en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu’elle fût, Lafcadio préférait une réalité au saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure.
— J’étais pas mal grimé, hein ?... Pour vous, je m’étais mis en frais... Mais, tout de même, c’est vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon ; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait lever dans l’esprit de Cadio ! Un subtil, dans l’argot dont Protos et lui se servaient du temps qu’ils étaient en pension ensemble, un subtil, c’était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d’après leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s’opposait l’unique grande famille des crustacés, dont les représentants, du haut en bas de l’échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. — Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela ; comme il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit.
André GIDE, Les Caves du Vatican, Livre cinquième, "Lafcadio"
16 mai 2009
de brèves aventures secrètes
Ce livre recueille ce que l'on veut bien appeler mon oeuvre. Ce mot me paraît être une exagération. Je ne me suis jamais proposé d'écrire une oeuvre, au sens où l'entendaient Flaubert ou Wordsworth. Je me suis limité à de brèves aventures secrètes. J'en évoque certaines avec plaisir, par exemple, en prose, Borges et moi, et, en vers, Everness, peut-être en raison de son vaste et terrible titre. Il n'est pas impensable qu'une anthologie de l'avenir répète ces pièces, mais je n'ai jamais été préoccupé par la valeur ou par la somme de ces exercices. Chaque ligne du texte a été écrite pour satisfaire à l'urgence du jour, et son écriture m'a procuré un bonheur dont je suis toujours reconnaissant.
Jorge Luis Borges
Genève, 19 mai 1986
05 avril 2009
Ce qui reste incertain chez Bataille (mais sans doute cette incertitude ne peut pas être levée), c’est de savoir si l’économie (le capital), qui s’équilibre sur des dépenses absurdes, mais jamais inutiles, jamais sacrificielles (les guerres, le gaspillage…), n’est quand même pas traversé de part en part par une dynamique sacrificielle ; l’économie politique n’est-elle au fond qu’un avatar contrarié de la seule grande loi cosmique de la dépense ? Toute l’histoire du capital n’est-elle qu’un immense détour vers sa propre catastrophe, vers sa propre fin sacrificielle ? Car enfin, on ne peut pas ne pas dépenser. Une plus longue spirale entraîne peut-être le capital au-delà de l’économie, vers une destruction de ses propres valeurs, ou bien sommes-nous pour toujours dans ce déni du sacré, dans le vertige du stock, qui signifie la rupture de l’alliance (de l’échange symbolique dans les sociétés primitives) et de la souveraineté ?
Jean Baudrillard, Hommage à Georges Bataille
à lire en entier ici : http://laquinzaine.wordpress.com/2007/03/11/hommage-de-baudrillard-a-georges-bataille/
04 avril 2009
Enfance
50 (IV)
Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des hommes.
5I (IV)
Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.
La Bruyère, Les Caractères, "De l'homme".
(Saint-Augustin et Bataille - cf. la partie consacrée à Emily Brontë dans La Littérature et le Mal - ne sont pas loin)
et pour le plaisir, un extrait très actuel :Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.
("Des biens de fortune", 58 I)25 février 2009
Complainte
Jconnaîtrai jamais le bonheur sur terre
je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère
pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc' va trop mal finir
toujours pour les cons
Tout plaisir s'efface - après c'est bien pire
du moins pour les cons
L'angoisse m'étreint m'étrangle et j'empire
de plus en plus con
Je ne sais plus que faire ou pleurer ou rire
comme font les cons
Quelquefois c'est bleu puis c'est noir de suie
la couleur des cons
On voudrait chanter mais voilà la pluie
qui arroz' les cons
On veut espérer mais surgit l'ennui
qui teinte les cons
On voudrait danser - le sol est de boue
pataugent les cons
Nous sommes idiots bouffant la gadoue
nous sommes des cons
L'amour se balade en un autogyre
au-dessus des cons
Qui lèvent le nez 'vec un doux sourire
sourire de cons
Attendant encor la belle aventure
illusion de cons
Car ils sont réduits à leur seul'nature
nature de cons
Les roses les fleurs et les clairs de lune
c'est pas pour les cons
Les cons ils y croient mais c'est pour des prunes
aliment de cons
Raymond Queneau, L'Instant fatal, 1943- 1948, Gallimard.
