Dans la société féodale, jouir de ses loisirs - être exempt de travail - constituait un privilège. Privilège, non seulement de fait mais de droit. Les choses n'en sont plus là dans la société bourgeoise. La société féodale pouvait d'autant plus aisément reconnaître le privilège du loisir à certains d'entre ses membres qu'elle disposait des moyens d'anoblir cette attitude, voire de la transfigurer. La vie de la cour et la vie contemplative faisaient comme deux moules dans lesquels les loisirs du grand seigneur, du prélat et du guerrier pouvaient être coulés. Ces attitudes, celle de la représentation aussi bien que celle de la dévotion, convenaient au poète de cette société, et son oeuvre les justifiait. En écrivant, le poète garde un contact, au moins indirect, avec la religion ou avec la cour, ou bien avec les deux. (Voltaire, le premier des littérateurs en vue, qui rompt délibérément avec l'Eglise, se ménage une retraite auprès du roi de Prusse.)

Dans la société féodale, les loisirs du poète sont un privilège reconnu. Par contre, une fois la bourgeoisie au pouvoir, le poète se trouve être le désoeuvré, l"oisif" par excellence. Cette situation n'a pas été sans provoquer un désarroi notable. Nombreuses furent les tentatives d'y échapper. Les talents qui se sentaient le plus à l'aise dans leur vocation de poète prirent le plus grand essor : Lamartine, Victor Hugo se trouvaient comme investis d'une dignité toute nouvelle. C'étaient en quelque sorte les prêtres laïques de la bourgeoisie. D'autres - Béranger, Pierre Dupont - se contentaient de solliciter le concours de la mélodie facile pour assurer leur popularité. D'autres encore, dont Barbier, firent leur cause du quatrième état. D'autres enfin, Théophile Gautier, Leconte de Lisle, se réfugièrent dans l'art pour l'art.

Baudelaire n'a su s'engager dans aucune de ces voies. C'est ce qui a été si bien dit par Valéry dans cette fameuse Situation de Baudelaire où on lit : "Le problème de Baudelaire devait se poser ainsi : être un grand poète, mais n'être ni Lamartine, ni Hugo, ni Musset. Je ne dis pas que ce propos fut conscient, mais il était nécessairement en Baudelaire, en face de ce problème, prit le parti de le porter devant le public. Son existence oisive, dépourvue d'identité sociale, il prit le parti de l'afficher ; il se fit une enseigne de son isolement social : il devint flâneur. Ici comme pour toutes les attitudes essentielles de Baudelaire, il paraît impossible et vain de départir ce qu'elles comportaient de gratuit et de nécessaire, de choisi et de subi, d'artifice et de naturel. En l'espèce, cet enchevêtrement tient à ce que Baudelaire éleva l'oisiveté au rang d'une méthode de travail, de sa méthode à lui. On sait bien qu'en des périodes de sa vie il ne connut pour ainsi dire pas de table de travail. C'est en flânant qu'il fit, et surtout qu'il remania interminablement ses vers.

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m'exercer seuls à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Walter Benjamin, Sur Baudelaire.