05 décembre 2006
Projets d'embellissements rationnels de la ville de Paris
Les lettristes présents le 26 septembre ont proposé communément les solutions rapportées ici à divers problèmes d'urbanisme soulevés au hasard de la discussion. Ils attirent l'attention sur le fait qu'aucun aspect constructif n'a été envisagé, le déblaiement du terrain paraissant à tous l'affaire la plus urgente.
Ouvrir le métro, la nuit, après la fin du passage des rames. En tenir les couloirs et les voies mal éclairés par de faibles lumières intermittentes.
Par un certain aménagement des échelles de secours, et la création de passerelles là où il en faut, ouvrir les toits de Paris à la promenade.
Laisser les squares ouverts la nuit. Les garder éteints. (Dans quelques cas un faible éclairage constant peut être justifié par des considérations psychogéographiques.)
Munir les réverbères de toutes les rues d'interrupteurs ; l'éclairage étant à la disposition du public.
Pour les églises, quatre solutions différentes ont été avancées, et reconnues défendables jusqu'au jugement par l'expérimentation, qui fera triompher promptement la meilleure :
G.-E. Debord se déclare partisan de la destruction totale des édifices religieux de toutes confessions. (Qu'il n'en reste aucune trace, et qu'on utilise l'espace.)
Gil J Wolman propose de garder les églises, en les vidant de tout concept religieux. De les traiter comme des bâtiments ordinaires. D'y laisser jouer les enfants.
Michèle Bernstein demande que l'on détruise partiellement les églises, de façon que les ruines subsistantes ne décèlent plus leur destination première (la Tour Jacques, boulevard de Sébastopol, en serait un exemple accidentel). La solution parfaite serait de raser complètement l'église et de reconstruire des ruines à la place. La solution proposée en premier est uniquement choisie pour des raisons d'économie.
Jacques Fillon, enfin, veut transformer les églises en maisons à faire peur. (Utiliser leur ambiance actuelle, en accentuant ses effets paniques.)
Tous s'accordent à repousser l'objection esthétique, à faire taire les admirateurs du portail de Chartres. La beauté, quand elle n'est pas une promesse de bonheur, doit être détruite. Et qu'est-ce qui représente mieux le malheur que cette sorte de monument élevé à tout ce qui n'est pas encore dominé dans le monde, à la grande marge inhumaine de la vie ?
Garder les gares telles qu'elles sont. Leur laideur assez émouvante ajoute beaucoup à l'ambiance de passage qui fait le léger attrait de ces édifices. Gil J Wolman réclame que l'on supprime ou que l'on fausse arbitrairement toutes les indications concernant les départs (destinations, horaires, etc.). Ceci pour favoriser la dérive. Après un vif débat, l'opposition qui s'était exprimée renonce à sa thèse, et le projet est admis sans réserves. Accentuer l'ambiance sonore des gares par la diffusion d'enregistrements provenant d'un grand nombre d'autres gares -- et de certains ports.
Suppression des cimetières. Destruction totale des cadavres, et de ce genre de souvenirs : ni cendres, ni traces. (L'attention doit être attirée sur la propagande réactionnaire que représente, par la plus automatique association d'idées, cette hideuse survivance d'un passé d'aliénation. Peut-on voir un cimetière sans penser à Mauriac, à Gide, à Edgar Faure ?)
Abolition des musées, et répartition des chefs-d'oeuvre artistiques dans les bars (l'oeuvre de Philippe de Champaigne dans les cafés arabes de la rue Xavier-Privas ; le Sacre de David, au Tonneau de la Montagne-Geneviève).
Libre accès illimité de tous dans les prisons. Possibilité d'y faire un séjour touristique. Aucune discrimination entre visiteurs et condamnés. (Afin d'ajouter à l'humour de la vie, douze fois tirés au sort dans l'année, les visiteurs pourraient se voir raflés et condamnés à une peine effective. Ceci pour laisser du champ aux imbéciles qui ont absolument besoin de courir un risque inintéressant : les spéléologues actuels, par exemple, et tous ceux dont le besoin de jeu s'accommode de si pauvres imitations.)
Les monuments, de la laideur desquels on ne peut tirer aucun parti (genre Petit ou Grand Palais), devront faire place à d'autres constructions.
Enlèvement des statues qui restent, dont la signification est dépassée -- dont les renouvellements esthétiques possibles sont condamnés par l'histoire avant leur mise en place. On pourrait élargir utilement la présence des statues -- pendant leurs dernières années -- par le changement des titres et inscriptions du socle, soit dans un sens politique (Le Tigre dit Clemenceau, sur les Champs-Élysées), soit dans un sens déroutant (Hommage dialectique à la fièvre et à la quinine, à l'intersection du boulevard Michel et de la rue Comte ; Les grandes profondeurs, place du parvis dans l'île de la Cité).
Faire cesser la crétinisation du public par les actuels noms des rues. Effacer les conseillers municipaux, les résistants, les Émile et les Édouard (55 rues dans Paris), les Bugeaud, les Gallifet, et plus généralement tous les noms sales (rue de l'Évangile).
À ce propos, reste plus que jamais valable l'appel lancé dans le numéro 9 de Potlatch pour la non-reconnaissance du vocable saint dans la dénomination des lieux.
POTLACH, 1955
ici : http://library.nothingness.org/articles/SI/fr/display/13
http://library.nothingness.org/articles/SI/
An ongoing project of uploading pieces of the wealth of Situationist-related literature. Entire books, lengthy articles, excerpts from the journals Potlatch and Internationale Situationniste, and newspaper articles are just a few of the files to be found here.
et vlan DTC Gallimard
08 novembre 2005
Je t'ai touchée à vif, ville de Bleston...
Je t'ai touchée à vif, ville de Bleston ; tu as si longuement, si minutieusement, avec tant de raffinement préparé, poursuivi ta vengeance ! Il est donc enfin clair que si j'ai su effectivement te l'infliger, cette blessure, que mon écriture te brûle, puisqu'il est clair que je n'ai échappé que de justesse à la destruction de ces pages grâce auxquelles tout cela est enfin clair, gardé contre ton grand travail d'oubli, comme George Burton n'avait échappé que de justesse à l'écrasement dans Brown Street, comme le négatif de son image auparavant, le 2 juillet, n'avait échappé que de justesse à l'embrasement.
C'est pourquoi je te remercie de t'être si cruellement vengée de moi, ville de Bleston que je vais quitter dans moins d'un mois, mais dont je demeurerai l'un des princes puisque j'ai réussi, en reconnaissant ma défaite, à exaucer ton désir secret de me voir survivre à cet engloutissement, à cette sorte de mort que tu m'avais réservée, puisque je suis devenu maintenant par ce baptême de ta fureur, invulnérable à la manière des fantômes, puisque j'ai obtenu de toi cette proposition de pacte que j'accepte.
Michel BUTOR, L'Emploi du temps, 1956, Minuit.
(Note de F. : des realia particulièrement indignes d'être relatées en ces lieux, mais dont le texte ci-dessus rend compte assez bien, font que je ne peux accéder à l'Internet Mondial que très sporadiquement. Par voie de conséquence, spermettez-moi de ralentir le rythme des mises-à-jouir pendant un certain temps - qui ne devrait cependant pas s'éterniser. En vous remerciant.)
13 octobre 2005
Tokyo.
La ville, en tout cas certains quartiers, ne demande que cela, être fantasmée, fantasmagorisée, gorisée surtout en hiver. On y arrive bientôt. Ce n'est pas qu'ici où le dramatique et le lyrisme pêchent par absence, malgré la rareté des incivilités, malgré le sous-développement du cynisme social, du sarcasme quotidien. A moins de s'offrir une scène finale de kabuki par jour, il faut composer soi-même, magnifier la ville qui souvent ne le mérite pas. Si le marcheur n'a aucun pouvoir sur la laideur urbaine sinon que d'y débusquer des trésors cachés, il a le formidable pouvoir de composer sa vision, individualiser le sillage, plaquer sur la dérive une partition de son choix, visuelle, auditive, olfactive, narrative. Comme le rire, il faut l'occasion à la ville d'une chute pour montrer le temps d'un clin d'oeil ses fantômes, révélation en point final à un enchaînement de micro-évènements qui ne faisaient pas sens dans l'instant. Rire avec frissons. Frissons sans rire. La ville, Tokyo, ne demande que cela, qu'on lui brode dessus, qu'on lui titille le nerf fantastique, mais pas n'importe où. Brodons.
a lire : l excellent blog de Lionel Dersot.
22 juin 2005
Derive & urbanisme (4)
"Je suis loin de me plaindre de tous les aspects de la modernité architecturale. Les vastes terre-pleins dallés de marbre entre les gratte-ciel, lorsque ceux-ci sont espacés et laissent descendre jusqu'au sol de larges pans de ciel quadrangulaires, la margelle froide de leur bassin et de leurs piscines me séduisaient déjà, chaque fois que je les rencontrais à New York ou à Chicago, au Rockefeller Center ou sur le front du lac Michigan. Dès avant la guerre, la haute terrasse rue du Trocadéro m'attirait. Cet après-midi, revenant de la gare Montparnasse et gravissant, le long même de la tour, l'escalier qui mène au terre-plein, le même charme agit de nouveau sur moi, puissant : ces beaux et vastes volumes aux angles tranchants, aux arêtes nettes, faisaient ma respiration plus ample et plus légère ; dans ce paysage parisien en pleine mue, les solides puissamment découpés, tantôt de pierre, tantôt d'air qui m'entouraient et me surplombaient paraissaient pour les sens égaux en densité et en dureté : j'y circulais comme inclus dans un vitrail coupant et perspectif - le vent froid qui courait sur ces dalles nues sans y soulever ni une feuille, ni un grain de poussière, me revigorait comme nulle part."
Julien Gracq, En lisant, en écrivant, Corti, 1980.
(pour O, bien sûr).
19 juin 2005
Derive & urbanisme (3)
Le mot psychogéographie, proposé par un Kabyle illettré pour désigner l’ensemble des phénomènes dont nous étions quelques-uns à nous préoccuper vers l’été de 1953, ne se justifie pas trop mal. Ceci ne sort pas de la perspective matérialiste du conditionnement de la vie et de la pensée par la nature objective. La géographie, par exemple, rend compte de l’action déterminante de forces naturelles générales, comme la composition des sols ou les régimes climatiques, sur les formations économiques d’une société et, par là, sur la conception qu’elle peut se faire du monde. La psychogéographie se proposerait l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. L’adjectif psychogéographique, conservant un assez plaisant vague, peut donc s’appliquer aux données établies par ce genre d’investigation, aux résultats de leur influence sur les sentiments humains, et même plus généralement à toute situation ou toute conduite qui paraissent relever du même esprit de découverte.
Le désert est monothéiste, a-t-on pu dire il y a longtemps. Trouvera-t-on illogique, ou dépourvue d’intérêt, cette constatation que le quartier qui s’étend, à Paris, entre la place de la Contrescarpe et la rue de l’Arbalète incline plutôt à l’athéisme, à l’oubli, et à la désorientation des réflexes habituels ?
Il est bon d’avoir de l’utilitaire une notion historiquement relative. Le souci de disposer d’espaces libres permettant la circulation rapide de troupes et l’emploi de l’artillerie contre les insurrections était à l’origine du plan d’embellissement urbain adopté par le Second Empire. Mais de tout point de vue autre que policier, le Paris d’Haussmann est une ville bâtie par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien. Aujourd’hui, le principal problème que doit résoudre l’urbanisme est celui de la bonne circulation d’une quantité croissante de véhicules automobiles. Il n’est pas interdit de penser qu’un urbanisme à venir s’appliquera à des constructions, également utilitaires, tenant le plus large compte des possibilités psychogéographiques.
Aussi bien l’actuelle abondance des voitures particulières n’est rien d’autre que le résultat de la propagande permanente par laquelle la production capitaliste persuade les foules - et ce cas est une de ses réussites les plus confondantes - que la possession d’une voiture est précisément un des privilèges que notre société réserve à ses privilégiés. (Le progrès anarchique se niant lui-même, on peut d’ailleurs goûter le spectacle d’un préfet de police invitant par voie de film-annonce les parisiens propriétaires d’automobiles à utiliser les transports en commun.)
Puisque l’on rencontre, même à de si minces propos, l’idée de privilège, et que l’on sait avec quelle aveugle fureur tant de gens - si peu privilégiés pourtant - sont disposés à défendre leurs médiocres avantages, force est de constater que tous ces détails participent d’une idée du bonheur, idée reçue dans la bourgeoisie maintenue par un système de publicité qui englobe aussi bien l’esthétique de Malraux que les impératifs du Coca-Cola, et dont il s’agit de provoquer la crise en toute occasion, par tous les moyens.
Les premiers de ces moyens sont sans doute la diffusion, dans un but de provocation systématique, d’une foule de propositions tendant à faire de la vie un jeu intégral passionnant, et la dépréciation continuelle de tous les divertissements en usage, dans la mesure naturellement où ils ne peuvent être détournés pour servir à des constructions d’ambiances plus intéressantes. Il est vrai que la plus grande difficulté d’une telle entreprise est de faire passer dans ces propositions apparemment délirantes une quantité suffisante de séduction sérieuse. Pour obtenir ce résultat une pratique habile des moyens de communication prisés actuellement peut se concevoir. Mais aussi bien une sorte d’abstention tapageuse, ou des manifestations visant à la déception radicale de ces mêmes moyens de communication, entretiennent indéniablement, à peu de frais, une atmosphère de gêne extrêmement favorable à l’introduction de quelques nouvelles notions de plaisir.
Cette idée que la réalisation d’une situation affective choisie dépend seulement de la connaissance rigoureuse et de l’application délibérée d’un certain nombre de mécanismes concrets, inspirait ce "Jeu psychogéographique de la semaine" publié, avec tout de même quelque humour, dans le numéro 1 de Potlatch :
"En fonction de ce que vous cherchez, choisissez une contrée, une ville de peuplement plus ou moins dense, une rue plus ou moins animée. Construisez une maison. Meublez-la. Tirez le meilleur parti de sa décoration et de ses alentours. Choisissez la saison et l’heure. Réunissez les personnes les plus aptes, les disques et les alcools qui conviennent. L’éclairage et la conversation devront être évidemment de circonstance, comme le climat extérieur ou vos souvenirs.
S’il n’y a pas eu d’erreur dans vos calculs, la réponse doit vous satisfaire."
Il faut s’employer à jeter sur le marché, ne serait-ce même pour le moment que le marché intellectuel, une masse de désirs dont la richesse ne dépassera pas les actuels moyens d’action de l’homme sur le monde matériel, mais la vieille organisation sociale. Il n’est même pas dépourvu d’intérêt politique d’opposer publiquement de tels désirs aux désirs primaires qu’il ne faut pas s’étonner de voir moudre sans fin dans l’industrie cinématographique ou les romans psychologiques, comme ceux de la vieille charogne de Mauriac. ( "Dans une société fondée sur la misère, les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l’usage du plus grand nombre", expliquait Marx au pauvre Proudhon.)
La transformation révolutionnaire du monde, de tous les aspects du monde, donnera raison à toutes les idées d’abondance.
Le brusque changement d’ambiance dans une rue, à quelques mètres près ; la division patente d’une ville en zones de climats psychiques tranchés ; la ligne de plus forte pente - sans rapport avec la dénivellation - que doivent suivre les promenades qui n’ont pas de but ; le caractère prenant ou repoussant de certains lieux ; tout cela semble être négligé. En tout cas, n’est jamais envisagé comme dépendant de causes que l’on peut mettre au jour par une analyse approfondie, et dont on peut tirer parti. Les gens savent bien qu’il y a des quartiers tristes, et d’autres agréables. Mais ils se persuadent généralement que les rues élégantes donnent un sentiment de satisfaction et que les rues pauvres sont déprimantes, presque sans plus de nuances. En fait, la variété des combinaisons possibles d’ambiances, analogue à la dissolution des corps chimiques dans le nombre infini des mélanges, entraîne des sentiments aussi différenciés et aussi complexes que ceux que peut susciter tout autre forme de spectacle. Et la moindre prospection démystifiée fait apparaître qu’aucune distinction, qualitative ou quantitative, des influences des divers décors construits dans une ville ne peut se formuler à partir d’une époque ou d’un style d’architecture, encore moins à partir des conditions d’habitat.
Les recherches que l’on est ainsi appelé à mener sur la disposition des éléments du cadre urbaniste, en liaison étroite avec les sensations qu’ils provoquent, ne vont pas sans passer par des hypothèses hardies qu’il convient de corriger constamment à la lumière de l’expérience, par la critique et l’autocritique.
Certaines toiles de Chirico, qui sont manifestement provoquées par des sensations d’origine architecturale, peuvent exercer une action en retour sur leur base objective, jusqu’à la transformer : elles tendent à devenir elles-mêmes des maquettes. D’inquiétants quartiers d’arcades pourraient un jour continuer, et accomplir l’attirance de cette oeuvre.
Je ne vois guère que ces deux ports à la tombée du jour peints par Claude Lorrain, qui sont au Louvre, et qui présentent la frontière même de deux ambiances urbaines les plus diverses qui soient, rivaliser en beauté avec les plans du métro affichés dans Paris. On entend bien qu’en parlant ici de beauté je n’ai pas en vue la beauté plastique - la beauté nouvelle ne peut être qu’une beauté de situation - mais seulement la présentation particulièrement émouvante, dans l’un et l’autre cas, d’une somme de possibilités. Entre divers moyens d’interventions plus difficiles, une cartographie rénovée paraît propre à l’exploitation immédiate.
La fabrication de cartes psychogéographiques, voir même divers truquages comme l’équation, tant soit peu fondée ou complètement arbitraire, posée entre deux représentations topographiques, peuvent contribuer à éclairer certains déplacements d’un caractère non certes de gratuité, mais de parfaite insoumission aux sollicitations habituelles. - Les sollicitations de cette série étant cataloguées sous le terme de tourisme, drogue populaire aussi répugnante que le sport ou le crédit à l’achat. Un ami, récemment, me disait qu’il venait de parcourir la région de Hartz, en Allemagne, à l’aide d’un plan de la ville de Londres dont il avait suivi aveuglément les indications. Cette espèce de jeu n’est évidemment qu’un médiocre début en regard d’une construction complète de l’architecture et de l’urbanisme, construction dont le pouvoir sera quelque jour donné à tous. En attendant, on peut distinguer plusieurs stades de réalisations partielles, moins malaisées, à commencer par le simple déplacement des éléments de décoration que nous sommes accoutumés de trouver sur des positions préparées à l’avance. Ainsi Mariën, dans le précédent numéro de cette revue, proposait de rassembler en désordre, quand les ressources mondiales auront cessé d’être gaspillées dans les entreprises irrationnelles que l’on nous impose aujourd’hui, toutes les statues équestres de toutes les villes dans une seule plaine désertique. Ce qui offrirait aux passants - l’avenir leur appartient - le spectacle d’une charge synthétique de cavalerie, que l’on pourrait même dédier au souvenir des plus grands massacreurs de l’histoire, de Tamerlan à Ridgway. On voit ressurgir ici une des principales exigences de cette génération : la valeur éducative.
De fait, il n’y a rien à attendre que de la prise de conscience, par des masses agissantes, des conditions de vie qui leur sont faites dans tous les domaines, et des moyens pratiques de les changer.
"L’imaginaire est ce qui tend à devenir réel", a pu écrire un auteur dont, en raison de son inconduite notoire sur le plan de l’esprit, j’ai depuis oublié le nom. Une telle affirmation, par ce qu’elle a d’involontairement restrictif, peut servir de pierre de touche, et faire justice de quelques parodies de révolution littéraire : ce qui tend à rester irréel, c’est le bavardage.
La vie, dont nous sommes responsables, rencontre, en même temps que de grands motifs de découragement, une infinité de diversions et de compensations plus ou moins vulgaires. Il n’est pas d’année où des gens que nous aimions ne passent, faute d’avoir clairement compris les possibilités en présence, à quelque capitulation voyante. Mais ils ne renforcent pas le camp ennemi qui comptait déjà des millions d’imbéciles, et où l’on est objectivement condamné à être imbécile. La première déficience morale reste l’indulgence, sous toutes ses formes.
Guy-Ernest Debord
Source : http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=33
beaucoup d'autres textes situationnistes accessibles ici : http://www.larevuedesressources.org/rubrique.php3?id_rubrique=12
Sans oublier les situs de Strasbourg : http://www.larevuedesressources.org/rubrique.php3?id_rubrique=14
Derive & urbanisme (2)
"Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça signifie pas grand-chose - mais s'égarer dans une ville comme on s'égare dans une forêt demande toute une éducation. Il faut alors que les noms de rues parlent à celui qui s'égare le langage des rameaux secs qui craquent, et des petites rues au coeur de la ville doivent pour lui refléter les heures du jour...aussi nettement qu'un vallon de montagne. Cet art, je l'ai tardivement appris...le chemin de ce labyrinthe..n'a pas manqué d'avoir son Ariane auprès de laquelle, pour la première fois et pour ne jamais plus l'oublier. Je compris ce dont je ne connus que plus tard le nom : l'amour."
Walter Benjamin, Le livre des passages.
Derive & urbanisme
"L'histoire qui menace ce monde crépusculaire est aussi la force qui peut soumettre l'espace au temps vécu. La révolution prolétarienne est cette critique de la géographie humaine à travers laquelle les individus et les communautés ont à construire les sites et les événements correspondant à l'appropriation, non plus seulement de leur travail, mais de leur histoire totale. Dans cet espace mouvant du jeu, l'autonomie du lieu peut se retrouver, sans réintroduire un attachement exclusif au sol, et par là ramener la réalité du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui-même tout son sens."
Guy Debord, La societe du spectacle (trouvable en integralite un peu partout sur le net, pas la peine d'engraisser Gallimard)
