FANTOMAS MEDIA

le mur qui saigne.

20 octobre 2009

Jodelle.

Quant à la filiation  que je viens de mentionner chez les Français de la Renaissance, à cette tendance au raisonnement passionné, on y attachera, entre Scève et Sponde (et d'Aubigné, dont le "baroque" est parfois tout proche du "métaphysique", au sens anglais), un autre grand poète manqué - mais qui ne ressemble qu'à lui-même - poète "au style d'écrire singulier, et possible encore non accoutumé entre les Français" (au dire de son premier éditeur), Etienne Jodelle. Singulier autant par sa syntaxe que par sa rythmique, tributaire à la fois de la véhémence des sonnets de Ronsard à Cassandre, de l'ardeur quintessenciée de Maurice Scève, du contre-point figuré des musiciens, qu'il a manifestement imités comme il a reproduit certains effets de la prosodie des Anciens, traitant l'alexandrin comme un hexamètre, multipliant les mouvements martelés, accumulant les mesures brèves, iambes, trochées, spondées, se comparant lui-même au cavalier que sa monture soulève et emporte, mais qui la mène à sa guise. Le sonnet-rapporté, dont Jodelle s'est fait une spécialité, n'est qu'un des schémas de cette rythmique savante, qui s'accorde à une syntaxe complexe, à une contexture verbale serrée. Et toujours une énergie intense promeut l'appareil linguistique, une fureur anime cette poésie. Sa bouche magnifique ampoulément enflée (je paraphrase le vers où Ronsard congédie son pindarisme), Jodelle joue le grand jeu de la poésie. Car il n'attend pas moins de la poésie qu'elle le possède à la manière d'un démon. Et elle répond si bien à son voeu qu'il se sent par elle aliéné ; prisonnier non seulement dans les rets de Catherine de Clermont, Maréchale de Retz dont le nom fournit prétexte à maints traits, mais dans les lacs de ses vers qui changent sa vue et enveloppent la femme qu'il sert de prestiges aveuglants :


Ô traistres vers, trop traistres contre moy,
Qui souffle en vous une immortelle vie,
Vous m'apastez et croissez mon envie,

Me déguisant tout ce que j'aperçoy.            

Je ne voy rien dedans elle pourquoy
A l'aimer tant ma rage me convie :
Mais nonobstant ma pauvre âme asservie
Ne me la feint telle que je la voy.
C'est donc par vous, c'est par vous traistres carmes,
Qui me liez moy mesme dans mes charmes,
Vous son seul fard, vous son seul ornement,

Ja si long temps faisant d'un Diable un Ange,
Vous m'ouvrez l'oeil en l'injuste louange,
Et m'aveuglez en l'injuste tourment.


Marcel Raymond, Baroque et renaissance poétique, José Corti, 1955.
quelques poèmes de Jodelle en ligne ici.


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07 octobre 2009

Nonchalant, rêvant au balcon
J'eus fort envie d'un aquavit,
Alcool terrible qui sévit
Bien plus qu'un vulgaire Picon.

Ainsi qu'aux échecs nous roquons,
Mon crâne de nacre ravi
S'est échangé sans préavis
Avec celui, libre, d'un faucon.

O belle ivresse, nous t'invoquons !
Tu es notre unique cocon
Dans le bagne qu'est toute vie :

Cime glaciale, qui se gravit
Ensevelis sous les flocons,
En l'absence de vins, de cons.

Davy de Macon

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12 septembre 2009

Guy Scarpetta - Céline, donc, est l'un des seuls écrivains français, le seul peut-être, à s'être explicitement réclamé de Rabelais. Que penses-tu de son texte ?

Milan Kundera - "Rabelais a raté son coup, dit Céline. Ce qu'il voulait faire, c'était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue, [...] faire passer la langue parlée dans la langue écrite..." Selon Céline, c'est le style académique qui a gagné : "... Non, la France ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse..." Une certaine préciosité, oui, c'est une malédiction de la littérature française, de l'esprit français, je suis d'accord. Par contre, je suis un peu réticent quand je lis dans le même texte de Céline : "Voilà l'essentiel de ce que je voulais dire. Le reste (imagination, pouvoir de création, comique, etc.) ça ne m'intéresse pas. La langue, rien que la langue." A l'époque où il a écrit cela, en 1957, Céline ne pouvait pas encore savoir que cette réduction de l'esthétique au linguistique deviendrait l'un des axiomes de la bêtise universitaire future (qu'il aurait détestée, sans aucun doute). En effet, le roman, ce sont aussi : les personnages ; l'histoire ("story") ; la composition ; le style (le registre de style) ; l'esprit ; le caractère de l'imagination. Pense, par exemple, à ce feu d'artifice de styles chez Rabelais : prose, vers, énumérations cocasses, discours scientifiques parodiés, méditations, allégories, lettres, descriptions réalistes, dialogues, monologues, pantomimes... Parler d'une démocratisation de la langue n'explique rien de cette richesse de formes, virtuose, exubérante, ludique, euphorique et très artificielle (artificielle ne veut pas dire précieuse). [...]

Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard, 2009.

(pour Clément)

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29 août 2009

Ca fait du bien de lire ça :

"Le côté Shéhérazade de Federman, le plaisir qu'il a à se dédoubler en
chauffeur de taxi parigot, en raconteur populo amateur de grosses
blagues et autres allusions salaces propres à faire fuir l'amateur de
belles-lettres (ça trie sec dans le lectorat), ne doit pas faire
oublier l'aspect satirique du livre et le fait que la littérature, la
grande, est toujours un tant soit peu de l'ordre de la vengeance."

(NDF : je rajouterais aussi la désertion et l'inversion de l'ordre des grains de sable)

Nathalie Quintane sur sitaudis.fr :

http://www.sitaudis.fr/Parutions/la-fourrure-de-ma-tante-rachel-de-raymond-federman.php

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20 juin 2009

Ma Langue est épouvantable

Réponse à Léon Bloy

... Ma Langue est épouvantable, dites-vous. Pourquoi ? Parce que j'emploie des mots qui, pour la plupart du temps, sont plus près des racines grecques et latines que les vocables souvent périmés de nos ordinaires poètes. Ceci n'est pas niable et vous êtes trop bon linguiste et étymologiste pour que j'insiste.
Vous m'accorderez bien au surplus que la Langue française n'est pas immuable, et qu'elle n'est pas parvenue à sa perfection totale. Vous l'avez écrit cent fois, elle a été galvaudée par le journalisme et le roman naturaliste. Le pittoresque des vocables est délavé, anéanti par l'écriture naturaliste. Il y a des mots, des expressions qui sont devenus de vrais cadavres... Comment remplacer certains mots qu'on a pressurés jusqu'au jus, jusqu'au zeste sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la Langue, qui est l'Argot, quoi qu'on en dise ? L'argot joint à la locution populaire, toujours, toujours dramatique et saisissante, que diable !
Balzac a écrit là-dessus une ou deux pages (Incarnation de Vautrin) qui en disent plus que je ne pourrais dire et qui sont flamboyantes et justificatrices de mes essais. Voyons ! C'était écoeurant, à la fin, de voir toujours rimer étoile avec voile ou toile, alcyon et rayon, et ce Niagara perpétuel des Romantiques et des Parnassiens donne autant la nausée que le pipi naturaliste. Vous reconnaissez à l'artiste le droit de peindre avec la manière qui lui plaît. Eh bien ! toutes proportions gardées, Rabelais ne s'est-il pas forgé une langue éblouissante et ordurière comme timidement j'essaie de m'en créer une ?
Qu'est-ce que ça peut faire qu'un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu'elle vous en tord les boyaux ? Or, c'est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir.
Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon et du mauvais français ? Qui l'a fixée ? La langue est-elle fixée ? J'estime, par exemple, que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi, si vous voulez, mais c'est ce que je pense. Si la langue française est fixée, elle est morte, et ça serait une des raisons de la décadence française.
J'abomine le grand siècle. La langue épurée de cette époque ne marque qu'une étape inapparente du Protestantisme. On a créé l'expression noble. On dit sein au lieu de téton, qui est bien plus vrai. Or, le peuple a conservé "téton" et bien d'autres mots qui sont d'un français pur du XVIème siècle - le plus beau français qu'on ait jamais parlé.
Et puis vous m'écrivez l'impression affreuse que vous cause cette écriture. Mais je ne cherche pas autre chose que de provoquer l'horreur et la terreur. Alors, ici, mon but est atteint. Il importait que les Bourgeois se doutassent des douleurs qu'ils causent, des crimes dont leur hypocrisie et leur égoïsme étouffent la clameur, du sort épouvantable qu'ils font aux Inconnus qu'ils écrasent, et comment l'aurais-je fait sans employer les mots mêmes des écrasés, voyons ?
Je persiste. Il était urgent qu'un poète, se servant d'un gabarit ancien, d'un rythme, si vous préférez, retrouvât, en le modernisant un peu, le cri lamentable d'Eustache Deschamps :

Ca ! de l'argent ! Ca ! de l'argent !

Tout ce qu'on pourrait me reprocher, c'est d'avoir apocopé les vers et écrit certains mots avec la corruption de la prononciation lasse et fatiguée des pauvres et des avachis. Mais c'est là encore un souci d'exactitude et je ne puis penser que ce soit un grief sérieux. Comment ! je ne respecte pas la langue, moi qui ai l'âpre besoin de revenir à sa source, à sa saveur, raide et naïve ! Ceci n'a rien à voir avec la blennorrhagie zolaïque, sapristi !
Certes, j'ai écouté la musique des conversations faubouriennes, si terriblement gouailleuses, si résignées ! C'est une longue chanson
dolente, toujours par strophes de 6, 7 ou 8 vers, et ces vers sont toujours octosyllabiques : c'est-à-dire la coupe même et la verve des vieux poètes de l'Ile-de-France. C'est étonnant, mais strictement vrai, et plus j'avance, plus je me figure que l'alexandrin est un cercueil où l'on couche la Poétique française.
[...]
Comment ! S'il y a bien quelque chose que j'ai entrepris de dénoncer dans le langage populaire, c'est le Dogme du Travail sans Amour, si cher aux capitalistes et à Zola, et vous m'en blâmeriez ! Je vous demande de relire, dans Doléances, "Le Piège" et de me dire si je n'ai pas atteint le but que je me proposais, savoir : peindre, exprimer l'état de servitude et d'abrutissement absolu de l'Ilote moderne qu'est l'ouvrier d'industrie, le misérable et mécanique Enfant de l'Outil et de la Machine.
Comment ! jamais l'avilissement de l'Homme, de mon frère Esclave, n'ai atteint un tel degré, même et surtout dans l'Antiquité, et je n'aurais pas le droit ni la force amoureuse de le démontrer ? Et d'opposer aux thrènes triomphaux des Bourgeois qui hurlent la gloire du Progrès, du Travail, etc., cette simple peinture qui dit : "Le voilà, votre progrès ! Le voilà, votre travailleur ! Vous en avez fait une brute, un être comme aucune civilisation n'en a jamais créé. Alors les principes de 89 s'effondrent, voyons, avec toute la loquacité grandiloque de Homais. "
Et vous ne voudriez pas que je dise cela aux populos aussi ? Mais c'est impossible, et la tâche est si belle, si enivrante, que j'aimerais mieux y laisser ma peau que d'y renoncer.
Soyez assuré qu'un jour j'aurai dans les mains, avec des moyens d'action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m'arrive, je m'arrangerai de façon à ne pas laisser debout un seul pan de l'édifice bourgeois. Tout vaut mieux, même le retour à la barbarie, à la caverne primitive, qu'une pareille organisation sociale. Si jamais je peux, je leur en foutrai, moi, aux Bourgeois, du Progrès, du Labeur, de la Justice, de l'Egalité, de la Liberté, comme ils l'entendent.
Je leur apprendrai à laisser crever de faim les Artistes sincères, à exploiter les Ouvrières de façon à les précipiter au trottoir. Je leur en donnerai de l'Alcoolisme, de la Faim, de la Folie, de la Phtisie, des accidents de chemin de fer, des coups de grisou, des fusillades de mineurs, des tueries qui créent leur richesse ! Parole d'honneur, on devrait me couper le cou tout de suite, tant je compte détruire dans les cervelles populaires le très abrutissant mythe du Travail. Etre un danger, un jour ! Quelle joie ! Aurai-je la force et la patience ? ...

4 octobre 1900.

Jehan Rictus (in Poètes d'aujourd'hui, Seghers)

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27 mai 2009

Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux s’acheminèrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment où la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l’installa, prit congé. Il n’avait pas plus tôt tourné le dos pour repartir, que sur son épaule s’abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussitôt, Defouqueblize d’un bond s’était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize — qui, d’une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s’écriait  :

 

— Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !... Alors quoi ! c’est donc vrai ! on avait voulu s’évader ?

 

Du funambulesque professeur éméché de tout à l’heure plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio n’hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s’annonçait redoutable.

 

— Ah ! c’est vous, Protos, dit-il simplement. J’aime mieux cela. Je n’en finissais pas de vous reconnaître.

 

Car, pour terrible qu’elle fût, Lafcadio préférait une réalité au saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure.

 

— J’étais pas mal grimé, hein ?... Pour vous, je m’étais mis en frais... Mais, tout de même, c’est vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon ; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça les subtils.

 

Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait lever dans l’esprit de Cadio ! Un subtil, dans l’argot dont Protos et lui se servaient du temps qu’ils étaient en pension ensemble, un subtil, c’était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d’après leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s’opposait l’unique grande famille des crustacés, dont les représentants, du haut en bas de l’échelle sociale, se carraient.

 

Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. — Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela ; comme il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit.

 

André GIDE, Les Caves du Vatican, Livre cinquième, "Lafcadio"

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25 février 2009

Complainte

Jconnaîtrai jamais le bonheur sur terre
     je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère
     pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc' va trop mal finir
     toujours pour les cons
Tout plaisir s'efface - après c'est bien pire
     du moins pour les cons
L'angoisse m'étreint m'étrangle et j'empire
     de plus en plus con
Je ne sais plus que faire ou pleurer ou rire
     comme font les cons
Quelquefois c'est bleu puis c'est noir de suie
     la couleur des cons
On voudrait chanter mais voilà la pluie
     qui arroz' les cons
On veut espérer mais surgit l'ennui
     qui teinte les cons
On voudrait danser - le sol est de boue
     pataugent les cons
Nous sommes idiots bouffant la gadoue
     nous sommes des cons
L'amour se balade en un autogyre
     au-dessus des cons
Qui lèvent le nez 'vec un doux sourire
     sourire de cons
Attendant encor la belle aventure
     illusion de cons
Car ils sont réduits à leur seul'nature
     nature de cons
Les roses les fleurs et les clairs de lune
     c'est pas pour les cons
Les cons ils y croient mais c'est pour des prunes
     aliment de cons

Raymond Queneau, L'Instant fatal, 1943- 1948, Gallimard.

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07 février 2009

Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière humoristique d’Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il donnait l’impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu’il fait jouer, et qui dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d’esprit, et des situations qu’il imagine.

Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, 1907.
http://fr.wikisource.org/wiki/Ars%C3%A8ne_Lupin_Gentleman-Cambrioleur_-_I

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02 septembre 2008

La chanson du masque

Venise au visage de masque.
LORD BYRON.

Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la mort!

Notre troupe bruyante est accourue sur la place St-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.

Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos épées de bois.

Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.

Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.

Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses !

Aloysius BERTRAND, Gaspard de la nuit.
http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Gaspard/index.html


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28 janvier 2008

[..]

Il n'est pas opportun d'ouvrir ici un débat sur la poésie, sur la place qu'il convient de lui assigner dans le domaine de l'esprit, sur les vertus que l'on est en droit de lui reconnaître, sur les espérances qu'elle justifie.

Disons seulement qu'il a été donné à quelques-un des nôtres (et ce sera sans doute l'un des seuls titres de gloire de cette étrange époque) de restituer au poème sa valeur intrinsèque de provocation humaine, sa vertu immédiate de sommation entraînant, à la manière du défi, de l'insulte, une réponse sensiblement adéquate.

Le plus subversif n'est pas toujours celui qu'on pense, mais ce n'est pas sans raison que la bourgeoisie se sent réellement menacée par certains textes poétiques.

L'on connaît d'ailleurs la parade dont elle a usé pendant longtemps et qui ne laissait pas d'être assez habile.

Il lui suffisait de renforcer, par un apport doctrinal plus ou moins solide (métaphysique ou mystique de l'Art, de la Beauté, etc.), les habitudes spirituelles d'un lecteur tout juste au niveau de la rhétorique plus ou moins chatoyante qui lui tenait lieu de nourriture.
Tout poème se trouvait ainsi automatiquement relégué dans le domaine très spécial et particulièrement fermé de la contemplation esthétique.

Et il faut admettre que cette méthode de neutralisation n'a pas été sans connaître de véritables succès. Les plus grands en ont souffert : Lautréamont, Rimbaud. Elle réussit encore auprès de certains. Ouvrons les journaux. L'on se souvient de Comoedia lors de l'affaire Bunuel : "... un film de fantaisie", et voici Le Populaire : Ne prenez pas "au sérieux ces roulades poétiques", à propos de l'affaire Aragon.

[...]

Le poème commence de jouer dans son sens plein. Mot pour mot, il n'y a plus de mot qui tienne. Le poème prend corps dans la vie sociale. Le poème incite désormais les défenseurs de l'ordre établi à user envers le poète de tous les moyens de répression réservés aux auteurs de tentatives subversives.

Mais du même coup, la bourgeoisie démasque la gratuité de l'idéologie de liberté qu'elle avait jusqu'ici si soigneusement entretenue. Cette liberté, elle l'a accordée au poète aussi longtemps qu'elle a pu fonder sur l'incompréhension du lecteur. La clairvoyance du lecteur entraîne mécaniquement l'intervention du juge et du policier.

[...]

extrait de "La poésie transfigurée", 30 janvier 1932 (après l'affaire Aragon), signé par René MAGRITTE, E. L. T. MESENS, Paul NOUGE et Andre SOURIS.

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