19 décembre 2009
Critique de Rococo Tokyoïte
Voici ma critique de l'excellent Rococo Tokyoïte, de Clément Bulle, publiée sur le blog de l'écrivain et éditeur Frédérick Houdaer, que je remercie vivement au passage : http://houdaer.hautetfort.com/ :
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« L’auteur n’a jamais, en aucun sens, photographié le Japon. Ce serait plutôt le contraire : le Japon l’a étoilé d’éclairs multiples, ou mieux encore : le Japon l’a mis en situation d’écriture. »
Cette mise en garde de Roland Barthes (L’Empire des Signes), Clément Bulle pourrait la reprendre à son compte pour son Rococo Tokyoïte – mais on arrêtera là la recherche de points communs. En effet, ce Rococo n’a rien du bovarysme sophistiqué, fantasmatique et projectif de l’essai de Barthes. Nous sommes plutôt de l’autre côté du miroir : la satire, la parodie, le rire désacralisateur propres au romancier sont omniprésents et quel appel d’air ! « Quand ça va mal, ça vous arrive de pisser dans le ciboire ? » Si non, il serait bon d’y songer.
Rococo Tokyoïte : tout est dans le titre, démarqué de Huysmans et de son Rococo japonais. On peut anticiper qu’il ne s’agira pas d’une fiction minimaliste, d’une écriture blanche constipée… Rococo ? Irrégularité, goût de la gratuité, de l’illusion, de la démesure, de l’exubérance… « Se désenclaver l’homoncule », écrit Clément Bulle. Bien. Et peut-être aussi, pour être complet, un petit tableau des vanités ? Vous exagérez, M. Bulle !
22 chapitres, très courts, aux titres tantôt descriptifs, tantôt allusifs, recourant régulièrement au calembour (on pense à Jarry) viennent découper l’intrigue de ce roman qui, après un démarrage dans un cadre réaliste, le fait rapidement éclater pour parodier les codes du roman d’espionnage, flirtant parfois avec le fantastique (une femme robotisée anthropophage fera une apparition remarquable), dans un crescendo ininterrompu. Au programme : « de l’action, du sang, des yens et de la lutte des classes » ! Maoïstes (dont une jeune fille avide d’action qui semble sortie de Pierrot le Fou), continuateurs de Mishima, professeur libidineux, militaire mélancolique, ambassadeur roublard, otaku, émule auvergnat d’Arman, pseudo-marxiste cocaïnomane, épouse aux pieds qui puent, neuro-chirugien aristo au look de professeur Choron : voilà, en gros, les beaux spécimens que vous pourrez trouver dans Rococo, saisis sur le vif et pas forcément dans ce qu’ils ont de plus reluisant. Le roman d’espionnage a toujours évolué dans le monde du secret ; ici, fidèle à sa façon au genre parodié, Bulle sonde les ridicules, les bassesses, les vices cachés, les pédanteries, les présomptions de tout ce joli microcosme tokyoïte, dans un anti-réalisme qui fait penser à la démarche du Dostoïevski de Bobok (sortir du réalisme frontal pour mieux tourner en dérision). La satire, donc. En l’occurrence, celle de certains expatriés fiers des petits portraits de l’aube de leur « Tokyo secret », des otakus rêvant de Japon (une tendresse secrète de l’auteur n’est pas à exclure), des nostalgiques de « la propagande par les faits », des oligarques louches : vitesse, précision des portraits qui évoquent un cardinal de Retz qui aurait lu Verheggen. Salutaire décapage, « pas bon pour l’office de tourisme », là où les écrits sur Tokyo nous ont plutôt habitué à la longue période lyrique idéalisante et inoffensive. Nous sommes en présence d’un feu de joie, réservant au lecteur de nombreuses réjouissances. Tout le monde y passe : aucune positivité ne surplombe le récit et c’est tant mieux. Le narrateur en profite pour déployer un style proliférant, télescopant les registres (il y a quelque chose du « populo-lacanien » TXTien dans cette façon d’allier, souvent dans une même phrase, références érudites ou triviales – de Baudelaire à Jean Ferrat, obscénités, archaïsmes, argot, calembours idiots, vocabulaire scientifique, notations psychologiques). Rococo Tokyoïte fait le vide par excès de moyens ; un excès garant d’un plaisir de lecture dont les romanciers auraient tort de se priver. Un vrai bukkake textuel que ce Rococo, une pinte de foutre romanesque – faisant écho à celle que Raâl-Gilles Bran balance en pleine face du malsain comte Kobayashi !
Mais n’oublions pas que Rococo commence par la citation d’un extrait de Demain je meurs de Christian Prigent, c’est-à-dire le Prigent qui écrit : « j’aime de plus en plus ce que le roman (au moins la narration) permet de brasser du temps complexe de nos vies intimes et des foudres de l’Histoire ». Et sans que cela soit contradictoire un seul instant avec la sophistication formaliste, ce Rococo se montre attentif au réel; pensons à cet émouvant « avant-goût de Kaori » (deuxième chapitre) qui évoque les conséquences du vieillissement de la population, de la désespérance de vie, du système de retraite lamentable (« un boulot pour vieux au Japon, tenir un bâton fluo genre Dark Vador à la sortie des parkings »)… En passant, Rococo diagnostique également les intentions véritables de la « civilisation du cul » (Godard) : « Faire de Derlorieux un grand dépendant, d’abord qu’Ayano l’émoustille, vernis et toilette (Jean lui apprendrait la danse du ventre en rudiments, reste des samedis soirs chez la fille Gomez) ; puis que le militaire en bave, du satin aperçu par l’échancrure : « Cette peau, cette peau ». Tout serait dans l’art du port du kimono, ménager entre plis ouvertures. […] Quelques jours de ce traitement, Jean le mènerait à la baguette. A fendre en trois morceaux ». Aussi : nous sommes ici au Japon, pays qui a selon Kojève réalisé « la fin de l’Histoire », ou qui, sans aller jusque là, voudrait nous en persuader. Ce que Bulle radiographie, en romancier, c’est non pas cette collision entre l’intime et l’accélération historique dont parle Prigent, mais plutôt son enlisement dans l’absence d’événements, leur « grève » comme dirait Baudrillard, cet ennui profond né d’un temps qui voudrait passer pour cyclique, fermant les possibles, particulièrement sensible au Japon. Voilà donc les personnages de ce Rococo Tokyoïte oeuvrant pour ressuciter la négativité historique, les affrontements idéologiques, l’événement et tout ça par dégoût de l’ennui : on se doute que leurs efforts seront grotesques. Rococo Tokyoïte énonce une aporie : nous n’avons le choix qu’entre la contradiction (risible, motivée par des secrets pitoyables) et l’ennui. Dans cette débâcle comique (qui convoque le burlesque, la farce, l’humour noir, l’ironie, la potacherie) se dessine en creux le Japon d’aujourd’hui, se rêvant uniforme, univoque, ancré dans une harmonie bien protégée des soubresauts de l’Histoire. Il faut insister : avec le rire (et non pas « derrière le rire », « au-delà du rire »), avec ce recours à la fiction parodique, Rococo Tokyoïte arrive à transmettre au lecteur un effet de vérité qui n’appartient qu’au roman.
Tout cela dans un récit qui se lit d’une traite (le marque-page offert avec le livre ne sert pas à grand chose), d’un humour irrésistible, où l’effort au style ne nuit jamais une seule fois au plaisir immédiat… Tout le monde ne peut pas en dire autant ! Et où malgré le ridicule profond des personnages, on arrive à se sentir concernés par leurs péripéties, à vouloir en connaître la suite, à suspendre temporairement l’incrédulité (pourtant fortement sollicitée par un récit qui empêche toute adhésion naïve) : manière de rappeler que dans les meilleurs cas, la parodie se confond avec la quintessence.
« Dis-moi qui tu es. »
-On m’appelle Yuko. Je viens de Zappotero. Mon père était berger. Ma mère handicapée. Sous le charme d’un français, je me suis fiancée. J’ai pris masque et tuba quand il s’est fait assassiner ; retour en sous-marin finalement décidé.
-Tu bosses pour les services japonais ?
-Chargée de vous suivre. On n’aime pas les étrangers à forte moustache.
« Priorité : l’étrangler. » Ce qu’on m’a demandé.
-Charmant. Alors dorée navré tu vas m’aider maintenant ; finie bronzette et perspective strangul’. Nettoie ton crâne et fais place nette. J’vais rien moins qu’te reprogrammer.
-Mes veines sont en peau de truie. Et mon vrai nom Sachiko.
-Je l’avais deviné.
Il la renverse et lui fout sa langue.
(Julien Bielka)
22 novembre 2009
"Un art ironique, léger, fugitif, divinement désinvolte, divinement artificiel..."
Ah ! ce n'est pas seulement envers les poètes et leurs beaux "sentiments lyriques" que ce ressuscité se sent l'envie d'exciter sa malice : qui sait quel genre de victime il choisira, quel monstre de sujet parodique l'excitera sous peu? "Incipit tragoedia" - est-il écrit à la fin de ce livre d'une inquiétante désinvolture : qu'on y prenne garde ! Quelque chose d'essentiellement sinistre et méchant se prépare : Incipit parodia, cela ne fait aucun doute...
Nietzsche, Le gai savoir, trad. Klossowski.
20 octobre 2009
Jodelle.
Quant à la filiation que je viens de mentionner chez les Français de la Renaissance, à cette tendance au raisonnement passionné, on y attachera, entre Scève et Sponde (et d'Aubigné, dont le "baroque" est parfois tout proche du "métaphysique", au sens anglais), un autre grand poète manqué - mais qui ne ressemble qu'à lui-même - poète "au style d'écrire singulier, et possible encore non accoutumé entre les Français" (au dire de son premier éditeur), Etienne Jodelle. Singulier autant par sa syntaxe que par sa rythmique, tributaire à la fois de la véhémence des sonnets de Ronsard à Cassandre, de l'ardeur quintessenciée de Maurice Scève, du contre-point figuré des musiciens, qu'il a manifestement imités comme il a reproduit certains effets de la prosodie des Anciens, traitant l'alexandrin comme un hexamètre, multipliant les mouvements martelés, accumulant les mesures brèves, iambes, trochées, spondées, se comparant lui-même au cavalier que sa monture soulève et emporte, mais qui la mène à sa guise. Le sonnet-rapporté, dont Jodelle s'est fait une spécialité, n'est qu'un des schémas de cette rythmique savante, qui s'accorde à une syntaxe complexe, à une contexture verbale serrée. Et toujours une énergie intense promeut l'appareil linguistique, une fureur anime cette poésie. Sa bouche magnifique ampoulément enflée (je paraphrase le vers où Ronsard congédie son pindarisme), Jodelle joue le grand jeu de la poésie. Car il n'attend pas moins de la poésie qu'elle le possède à la manière d'un démon. Et elle répond si bien à son voeu qu'il se sent par elle aliéné ; prisonnier non seulement dans les rets de Catherine de Clermont, Maréchale de Retz dont le nom fournit prétexte à maints traits, mais dans les lacs de ses vers qui changent sa vue et enveloppent la femme qu'il sert de prestiges aveuglants :
Ô traistres vers, trop traistres contre moy,
Qui souffle en vous une immortelle vie,
Vous m'apastez et croissez mon envie,
Me déguisant tout ce que j'aperçoy.
- Je ne voy rien dedans elle pourquoy
- A l'aimer tant ma rage me convie :
- Mais nonobstant ma pauvre âme asservie
- Ne me la feint telle que je la voy.
- C'est donc par vous, c'est par vous traistres carmes,
- Qui me liez moy mesme dans mes charmes,
- Vous son seul fard, vous son seul ornement,
- Ja si long temps faisant d'un Diable un Ange,
- Vous m'ouvrez l'oeil en l'injuste louange,
- Et m'aveuglez en l'injuste tourment.
Marcel Raymond, Baroque et renaissance poétique, José Corti, 1955.
quelques poèmes de Jodelle en ligne ici.
07 octobre 2009
Nonchalant, rêvant au balcon
J'eus fort envie d'un aquavit,
Alcool terrible qui sévit
Bien plus qu'un vulgaire Picon.
Ainsi qu'aux échecs nous roquons,
Mon crâne de nacre ravi
S'est échangé sans préavis
Avec celui, libre, d'un faucon.
O belle ivresse, nous t'invoquons !
Tu es notre unique cocon
Dans le bagne qu'est toute vie :
Cime glaciale, qui se gravit
Ensevelis sous les flocons,
En l'absence de vins, de cons.
Davy de Macon
12 septembre 2009
Guy Scarpetta - Céline, donc, est l'un des seuls écrivains français, le seul peut-être, à s'être explicitement réclamé de Rabelais. Que penses-tu de son texte ?
Milan Kundera - "Rabelais a raté son coup, dit Céline. Ce qu'il voulait faire, c'était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue, [...] faire passer la langue parlée dans la langue écrite..." Selon Céline, c'est le style académique qui a gagné : "... Non, la France ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse..." Une certaine préciosité, oui, c'est une malédiction de la littérature française, de l'esprit français, je suis d'accord. Par contre, je suis un peu réticent quand je lis dans le même texte de Céline : "Voilà l'essentiel de ce que je voulais dire. Le reste (imagination, pouvoir de création, comique, etc.) ça ne m'intéresse pas. La langue, rien que la langue." A l'époque où il a écrit cela, en 1957, Céline ne pouvait pas encore savoir que cette réduction de l'esthétique au linguistique deviendrait l'un des axiomes de la bêtise universitaire future (qu'il aurait détestée, sans aucun doute). En effet, le roman, ce sont aussi : les personnages ; l'histoire ("story") ; la composition ; le style (le registre de style) ; l'esprit ; le caractère de l'imagination. Pense, par exemple, à ce feu d'artifice de styles chez Rabelais : prose, vers, énumérations cocasses, discours scientifiques parodiés, méditations, allégories, lettres, descriptions réalistes, dialogues, monologues, pantomimes... Parler d'une démocratisation de la langue n'explique rien de cette richesse de formes, virtuose, exubérante, ludique, euphorique et très artificielle (artificielle ne veut pas dire précieuse). [...]
Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard, 2009.
(pour Clément)
29 août 2009
Ca fait du bien de lire ça :
"Le côté Shéhérazade de Federman, le plaisir qu'il a à se dédoubler en
chauffeur de taxi parigot, en raconteur populo amateur de grosses
blagues et autres allusions salaces propres à faire fuir l'amateur de
belles-lettres (ça trie sec dans le lectorat), ne doit pas faire
oublier l'aspect satirique du livre et le fait que la littérature, la
grande, est toujours un tant soit peu de l'ordre de la vengeance."
(NDF : je rajouterais aussi la désertion et l'inversion de l'ordre des grains de sable)
Nathalie Quintane sur sitaudis.fr :
http://www.sitaudis.fr/Parutions/la-fourrure-de-ma-tante-rachel-de-raymond-federman.php
20 juin 2009
Ma Langue est épouvantable
Réponse à Léon Bloy
... Ma Langue est épouvantable, dites-vous. Pourquoi ? Parce que j'emploie des mots qui, pour la plupart du temps, sont plus près des racines grecques et latines que les vocables souvent périmés de nos ordinaires poètes. Ceci n'est pas niable et vous êtes trop bon linguiste et étymologiste pour que j'insiste.
Vous m'accorderez bien au surplus que la Langue française n'est pas immuable, et qu'elle n'est pas parvenue à sa perfection totale. Vous l'avez écrit cent fois, elle a été galvaudée par le journalisme et le roman naturaliste. Le pittoresque des vocables est délavé, anéanti par l'écriture naturaliste. Il y a des mots, des expressions qui sont devenus de vrais cadavres... Comment remplacer certains mots qu'on a pressurés jusqu'au jus, jusqu'au zeste sinon en retournant puiser à la source, au fumier (soit) même de la Langue, qui est l'Argot, quoi qu'on en dise ? L'argot joint à la locution populaire, toujours, toujours dramatique et saisissante, que diable !
Balzac a écrit là-dessus une ou deux pages (Incarnation de Vautrin) qui en disent plus que je ne pourrais dire et qui sont flamboyantes et justificatrices de mes essais. Voyons ! C'était écoeurant, à la fin, de voir toujours rimer étoile avec voile ou toile, alcyon et rayon, et ce Niagara perpétuel des Romantiques et des Parnassiens donne autant la nausée que le pipi naturaliste. Vous reconnaissez à l'artiste le droit de peindre avec la manière qui lui plaît. Eh bien ! toutes proportions gardées, Rabelais ne s'est-il pas forgé une langue éblouissante et ordurière comme timidement j'essaie de m'en créer une ?
Qu'est-ce que ça peut faire qu'un vocable ou une expression ne soit pas parlementaire, classique, noble ou de bonne compagnie, si cela exprime une souffrance tellement vraie, tellement sincère qu'elle vous en tord les boyaux ? Or, c'est là ce que je cherche. Exprimer, émouvoir.
Croyez-vous que la langue littéraire adoptée ne soit pas également un jargon ? Et puis, où est la limite du bon et du mauvais français ? Qui l'a fixée ? La langue est-elle fixée ? J'estime, par exemple, que le français de Brantôme ou de Montaigne est plus pittoresque, franc et savoureux que le français de Racine. Maudissez-moi, si vous voulez, mais c'est ce que je pense. Si la langue française est fixée, elle est morte, et ça serait une des raisons de la décadence française.
J'abomine le grand siècle. La langue épurée de cette époque ne marque qu'une étape inapparente du Protestantisme. On a créé l'expression noble. On dit sein au lieu de téton, qui est bien plus vrai. Or, le peuple a conservé "téton" et bien d'autres mots qui sont d'un français pur du XVIème siècle - le plus beau français qu'on ait jamais parlé.
Et puis vous m'écrivez l'impression affreuse que vous cause cette écriture. Mais je ne cherche pas autre chose que de provoquer l'horreur et la terreur. Alors, ici, mon but est atteint. Il importait que les Bourgeois se doutassent des douleurs qu'ils causent, des crimes dont leur hypocrisie et leur égoïsme étouffent la clameur, du sort épouvantable qu'ils font aux Inconnus qu'ils écrasent, et comment l'aurais-je fait sans employer les mots mêmes des écrasés, voyons ?
Je persiste. Il était urgent qu'un poète, se servant d'un gabarit ancien, d'un rythme, si vous préférez, retrouvât, en le modernisant un peu, le cri lamentable d'Eustache Deschamps :
Ca ! de l'argent ! Ca ! de l'argent !
Tout ce qu'on pourrait me reprocher, c'est d'avoir apocopé les vers et écrit certains mots avec la corruption de la prononciation lasse et fatiguée des pauvres et des avachis. Mais c'est là encore un souci d'exactitude et je ne puis penser que ce soit un grief sérieux. Comment ! je ne respecte pas la langue, moi qui ai l'âpre besoin de revenir à sa source, à sa saveur, raide et naïve ! Ceci n'a rien à voir avec la blennorrhagie zolaïque, sapristi !
Certes, j'ai écouté la musique des conversations faubouriennes, si terriblement gouailleuses, si résignées ! C'est une longue chanson
dolente, toujours par strophes de 6, 7 ou 8 vers, et ces vers sont toujours octosyllabiques : c'est-à-dire la coupe même et la verve des vieux poètes de l'Ile-de-France. C'est étonnant, mais strictement vrai, et plus j'avance, plus je me figure que l'alexandrin est un cercueil où l'on couche la Poétique française.
[...]
Comment ! S'il y a bien quelque chose que j'ai entrepris de dénoncer dans le langage populaire, c'est le Dogme du Travail sans Amour, si cher aux capitalistes et à Zola, et vous m'en blâmeriez ! Je vous demande de relire, dans Doléances, "Le Piège" et de me dire si je n'ai pas atteint le but que je me proposais, savoir : peindre, exprimer l'état de servitude et d'abrutissement absolu de l'Ilote moderne qu'est l'ouvrier d'industrie, le misérable et mécanique Enfant de l'Outil et de la Machine.
Comment ! jamais l'avilissement de l'Homme, de mon frère Esclave, n'ai atteint un tel degré, même et surtout dans l'Antiquité, et je n'aurais pas le droit ni la force amoureuse de le démontrer ? Et d'opposer aux thrènes triomphaux des Bourgeois qui hurlent la gloire du Progrès, du Travail, etc., cette simple peinture qui dit : "Le voilà, votre progrès ! Le voilà, votre travailleur ! Vous en avez fait une brute, un être comme aucune civilisation n'en a jamais créé. Alors les principes de 89 s'effondrent, voyons, avec toute la loquacité grandiloque de Homais. "
Et vous ne voudriez pas que je dise cela aux populos aussi ? Mais c'est impossible, et la tâche est si belle, si enivrante, que j'aimerais mieux y laisser ma peau que d'y renoncer.
Soyez assuré qu'un jour j'aurai dans les mains, avec des moyens d'action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m'arrive, je m'arrangerai de façon à ne pas laisser debout un seul pan de l'édifice bourgeois. Tout vaut mieux, même le retour à la barbarie, à la caverne primitive, qu'une pareille organisation sociale. Si jamais je peux, je leur en foutrai, moi, aux Bourgeois, du Progrès, du Labeur, de la Justice, de l'Egalité, de la Liberté, comme ils l'entendent.
Je leur apprendrai à laisser crever de faim les Artistes sincères, à exploiter les Ouvrières de façon à les précipiter au trottoir. Je leur en donnerai de l'Alcoolisme, de la Faim, de la Folie, de la Phtisie, des accidents de chemin de fer, des coups de grisou, des fusillades de mineurs, des tueries qui créent leur richesse ! Parole d'honneur, on devrait me couper le cou tout de suite, tant je compte détruire dans les cervelles populaires le très abrutissant mythe du Travail. Etre un danger, un jour ! Quelle joie ! Aurai-je la force et la patience ? ...
4 octobre 1900.
Jehan Rictus (in Poètes d'aujourd'hui, Seghers)
27 mai 2009
Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux s’acheminèrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment où la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier ; Lafcadio l’installa, prit congé. Il n’avait pas plus tôt tourné le dos pour repartir, que sur son épaule s’abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussitôt, Defouqueblize d’un bond s’était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize — qui, d’une voix à la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s’écriait :
— Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio Lonnesaitpluski !... Alors quoi ! c’est donc vrai ! on avait voulu s’évader ?
Du funambulesque professeur éméché de tout à l’heure plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio n’hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s’annonçait redoutable.
— Ah ! c’est vous, Protos, dit-il simplement. J’aime mieux cela. Je n’en finissais pas de vous reconnaître.
Car, pour terrible qu’elle fût, Lafcadio préférait une réalité au saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure.
— J’étais pas mal grimé, hein ?... Pour vous, je m’étais mis en frais... Mais, tout de même, c’est vous qui devriez porter des lunettes, mon garçon ; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas mieux que ça les subtils.
Que de souvenirs mal endormis ce mot de subtil faisait lever dans l’esprit de Cadio ! Un subtil, dans l’argot dont Protos et lui se servaient du temps qu’ils étaient en pension ensemble, un subtil, c’était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d’après leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s’opposait l’unique grande famille des crustacés, dont les représentants, du haut en bas de l’échelle sociale, se carraient.
Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. — Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela ; comme il était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit.
André GIDE, Les Caves du Vatican, Livre cinquième, "Lafcadio"
25 février 2009
Complainte
Jconnaîtrai jamais le bonheur sur terre
je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère
pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc' va trop mal finir
toujours pour les cons
Tout plaisir s'efface - après c'est bien pire
du moins pour les cons
L'angoisse m'étreint m'étrangle et j'empire
de plus en plus con
Je ne sais plus que faire ou pleurer ou rire
comme font les cons
Quelquefois c'est bleu puis c'est noir de suie
la couleur des cons
On voudrait chanter mais voilà la pluie
qui arroz' les cons
On veut espérer mais surgit l'ennui
qui teinte les cons
On voudrait danser - le sol est de boue
pataugent les cons
Nous sommes idiots bouffant la gadoue
nous sommes des cons
L'amour se balade en un autogyre
au-dessus des cons
Qui lèvent le nez 'vec un doux sourire
sourire de cons
Attendant encor la belle aventure
illusion de cons
Car ils sont réduits à leur seul'nature
nature de cons
Les roses les fleurs et les clairs de lune
c'est pas pour les cons
Les cons ils y croient mais c'est pour des prunes
aliment de cons
Raymond Queneau, L'Instant fatal, 1943- 1948, Gallimard.
07 février 2009
Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière humoristique d’Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il donnait l’impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu’il fait jouer, et qui dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d’esprit, et des situations qu’il imagine.
Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentleman-cambrioleur, 1907.
http://fr.wikisource.org/wiki/Ars%C3%A8ne_Lupin_Gentleman-Cambrioleur_-_I

