FANTOMAS MEDIA

le mur qui saigne.

20 octobre 2009

"Je ne me suis pas moqué assez"

Pendant cette année difficile, je dois bien reconnaître que j'ai été un niais sentimental, que j'ai manqué de rapidité, de ressort et surtout d'irrespect. A cause d'une éclipse dans ma faculté d'imaginer et de ressentir, je me suis laissé devenir humble et l'humilité ne me réussit pas. Je me suis noyé dans la déférence, considérant que les entreprises ou les raisons des autres valaient valaient probablement mieux que les miennes. Je ne me suis pas moqué assez. Moins les Japonais s'amusent, plus il faut s'amuser pour rétablir la balance.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein - Carnets du Japon 1964 - 1970, Editions Hoëbeke, 2004.

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12 septembre 2009

augmenter la multiplicité des lieux

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Q. - Tout ce que vous venez d'énoncer donne à supposer que vous n'appréciez pas les longues rues rectilignes se coupant perpendiculairement qui forment la structure des villes modernes.

R. - J'aime que les rues tournent pour que le regarde se trouve par là limité et les sites à tout moment renouvelés. Des longues avenues rectilignes j'éprouve qu'elles rapetissent la ville. Il faut augmenter la multiplicité des lieux dans une ville pour l'agrandir. C'est ce que font admirablement les Arabes dont les petites cités donnent si bien le sentiment d'un univers sans fin, infiniment varié. J'éprouve que c'est applicable aussi à l'univers philosophique. Il y a tout à gagner à caractériser et à multiplier les lieux de la pensée. A l'opposé donc de l'aspiration rationaliste à la constituer en système univoque à partir d'un axe central (qui a le rôle de la grande avenue rectiligne).

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Q. - Estimez-vous qu'une oeuvre d'art doit être célébratrice de la vie, de la condition humaine, et contribuer par là à donner confort et joie ?

R. - Il y a bien différentes sortes de joies. Il y en a qui sont procurées à la faveur de l'oubli et d'autres qui sont à l'opposé dues à un accroissement de la lucidité. La désolation peut devenir source de fête. Le confort apporté par l'occultation des facteurs tragiques n'est pas d'un apport qui soit comparable à l'exaltation résultant au contraire de leur faire bien face en pleine lucidité. Le face-à-face de l'homme à son destin tragique l'enfièvre et éveille sa vaillance ; son malaise au contraire s'accroît quand, ce destin, on le lui cache, ou qu'on le lui présente fardé. Ce qui est indésirable, c'est la posture de déploration. Nous n'avons que faire d'oeuvres qui nous convient seulement à déplorer ce que les choses sont. Nous ne sommes que trop portés à le faire sans qu'on nous y convie, aux heures de faiblissement. C'est la stimulation de notre bon courage que nous demandons aux oeuvres de nous apporter.

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Q. - N'avez-vous pas peur que vos propres ouvrages, à la raison de la négation qu'ils portent à des valeurs communément respectées, passent eux-mêmes pour empreints d'amertume ?

R. - Je souhaite qu'ils apparaissent comme une gerbe où se rassemblent toutes nos disparates humeurs, y compris celle de l'amertume, pour les faire exploser en un bouquet stimulant.

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Q. - Tenez-vous l'art pour une pratique de connaissance de la réalité ?

R. - La notion de connaissance est un leurre. Elle suppose réduction du phénomène à un aspect capable de s'insérer dans l'entendement de celui qui veut connaître. En résulte forcément sa dénaturation. On ne pourrait connaître le vent qu'en devenant vent. Ce serait alors au prix de cesser d'être ce qu'on était et le fait de connaître se serait envolé, le préposé à connaître n'y étant plus. Après cela, la réalité est un leurre aussi. Elle ne peut être pour chacun que sa vue propre, son invention. Je dirais de l'art qu'il est une pratique d'invention de réalité de rechange, autres que la réalité instituée conventionnellement. Cette dernière est une prothèse à l'usage social. L'art est une pratique d'invention de nouvelles prothèses de réalité, à usage personnel.

Extrait de Bâtons rompus, Jean DUBUFFET, éditions de Minuit, 1986.

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05 avril 2009

Ce qui reste incertain chez Bataille (mais sans doute cette incertitude ne peut pas être levée), c’est de savoir si l’économie (le capital), qui s’équilibre sur des dépenses absurdes, mais jamais inutiles, jamais sacrificielles (les guerres, le gaspillage…), n’est quand même pas traversé de part en part par une dynamique sacrificielle ; l’économie politique n’est-elle au fond qu’un avatar contrarié de la seule grande loi cosmique de la dépense ? Toute l’histoire du capital n’est-elle qu’un immense détour vers sa propre catastrophe, vers sa propre fin sacrificielle ? Car enfin, on ne peut pas ne pas dépenser. Une plus longue spirale entraîne peut-être le capital au-delà de l’économie, vers une destruction de ses propres valeurs, ou bien sommes-nous pour toujours dans ce déni du sacré, dans le vertige du stock, qui signifie la rupture de l’alliance (de l’échange symbolique dans les sociétés primitives) et de la souveraineté ?

Jean Baudrillard, Hommage à Georges Bataille
à lire en entier ici : http://laquinzaine.wordpress.com/2007/03/11/hommage-de-baudrillard-a-georges-bataille/


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15 septembre 2008

À la niche, les glapisseurs de dieu !

«Ce monde, uniformément constitué, n’a été créé par aucun dieu,
ni par aucun homme. Mais il a toujours existé, il existe et existera
toujours, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et
s’éteignant avec mesure.»

HÉRACLITE (trad. Yves Battistini, 33).

Alors que sur le front du rationalisme fermé l’ennemi semble avoir décidément perdu toute espèce de courage, une recrudescence d’activité se manifeste sur le front complémentaire de la religion. Il y a dix-huit ans, l’un d’entre nous [André Breton, /Second Manifeste du Surréalisme/] regrettait que Rimbaud fût coupable… de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel. Si la lettre d’un tel reproche semble devoir être aujourd’hui maintenue, c’est qu’elle témoigne surtout de notre volonté constante de ne pas céder aux chiens les valeurs dont, malgré des réserves, dans cet ordre, sévères où nos exigences de pureté ne tolèrent pas la moindre compromission, nous entendons toujours nous réclamer. Donnons acte en passant à M. Jacques Gengoux, auteur de /La Symbolique de Rimbaud/ [Nous apprenons en dernière heure que M. Jacques Gengoux, candidat jésuite, a abandonne le séminaire et ne prononcera pas ses vœux], de ce qu’il ne nous dispute pas comme l’ignoble trafiquant de lard la pensée rimbaldienne. Cependant nous nous mettrions exactement dans le cas de Rimbaud si nous ne faisions avorter les tentatives de détournement, cette fois de notre propre pensée, encore au profit de la même cause infâme.

Mentionnons quelques-unes de ces tentatives, du reste connues : en juillet 1947, dans la revue /Témoignage/, un bénédictin, Dom Claude Jean-Nesmy, déclare : «Le programme d’André Breton témoigne d’aspirations qui sont tout à fait parallèles aux nôtres.» En août, M. Claude Mauriac écrit dans /La Nef/, à propos de /Fata Morgana/ : «Un chrétien n’aurait pas parlé autrement.» En septembre, M. Jean de Cayeux proclame dans /Foi et Vie/ qu’il entend souscrire, dans la mesure où elles pourraient s’accorder avec les vues du mouvement œcuménique, à plusieurs propositions énoncées dans un article d’un autre d’entre nous [Henri Pastoureau, «Pour une offensive de grand style contre la civilisation chrétienne» dans /Le Surréalisme en 1947/. Éd. Maeght]. Depuis il y a eu dans les /Cahiers d//’//Hermès/ (II) la pénétrante étude de M. Michel Carrouges : «Surréalisme et Occultisme» qui n’a pris tout son sens, entendons son sens apologétique, que depuis la parution récente de l’ouvrage du même auteur : /La Mystique du Surhomme/. Il y a eu dans /La Table ronde/ (4 et 5) les élucubrations de M. Claude Mauriac qui ne se connaît peut-être pas chrétien mais se trémousse à l’idée d’intituler un essai futur : /Saint André Breton/ — la belle farce !

Il ne saurait s’agir de discuter. D’autant moins que dans ces écrits la pensée surréaliste n’est pas toujours à proprement parler falsifiée. On ne peut guère accuser Carrouges, par exemple, tout au moins dans son article sinon dans son livre, de falsifier la pensée surréaliste. Mais toutes ces démarches procèdent, à des titres divers, d’une tentative d’escroquerie généralisée dont l’instigatrice est aujourd’hui comme toujours, la racaille des Églises. Les Églises, d’ailleurs, depuis qu’elles ont perdu les secrets qu’elles ont pu momentanément usurper — encore que dans le domaine religieux les véritables dépositaires de secrets fussent généralement des hérétiques (avec lesquels la pensée surréaliste accepte de se reconnaître certains points de contact) ne maintiennent plus leur ascendant sur le monde des idées qu’à l’aide d’escroqueries de ce genre. Carrouges reconnaît les prétentions surréalistes à l’athéisme. Il reconnaît cet athéisme capable d’un mysticisme prométhéen, c’est-à-dire d’une aspiration au salut dans le monde même de l’homme — au sens feuerbachien de ce dernier terme. À cette mystique humaniste, il oppose l’élévation judéo-chrétienne vers la Jérusalem céleste. L’opposition est recevable. Notre camarade Calas, entre autres, avait inversement opposé déjà, dans /Foyers d//’//incendie/, la fin qu’assignent à l’homme Hegel, Marx, les surréalistes à celle que lui assignent les Pères de l’Église. L’escroquerie est donc ailleurs. Elle est dans l’utilisation de toute protestation d’athéisme en général, et de la protestation surréaliste en particulier, dans un but apologétique. Pareille utilisation tend à devenir la base du nouveau système apologétique des diverses Églises. Nul n’a plus cyniquement formulé cette prétention exorbitante que M. Pierre Klossowski dans son perfide ouvrage sur Sade. Selon Klossowski, Sade n’est pas athée. L’athéisme n’existe pas mais seulement une révolte de la créature, manifestation extrême de son ressentiment eu égard à la condition tant charnelle que spirituelle qui lui est infligée par le créateur. Le dieu de Sade, c’est, d’après Klossowski, le dieu de Saint-Fond, c’est-à-dire un dieu du mal comme celui de Carpocrate, mais qui, comme toute émanation de l’empire des ténèbres, en s’opposant au dieu de lumière, le pose à titre de complément nécessaire, restituant à l’homme, même à Sade — même au surréaliste, pourrait dire Carrouges — la parole du bien, capable de lui faire tout discerner, même le mal. On aura reconnu le tour hégélien de l’argumentation. Est-il utile de souligner qu’elle n’en a que le tour ? Quand Hegel parlait de dieu, les chrétiens ne trouvaient pas que le syllabe rendait un son très authentique. Mais le dieu d’Aristote n’était pas non plus celui de l’Écriture et pourtant la logique aristotélicienne n’en a pas moins, à l’époque de saint Thomas, fait rebondir le christianisme pour un nouveau millénaire. Il semble, depuis Kierkegaard, qu’on attende le même service de la dialectique hégélienne. Il est, en tout cas, admis, d’ores et déjà, par les Églises, que nier dieu c’est encore l’affirmer et que, cette proposition initiale une fois acceptée, le combattre c’est encore le soutenir, le détester c’est encore le désirer.

Et voilà comment l’exégèse chrétienne a trouvé le moyen, tout en continuant à s’exercer sur ce qu’elle appelle l’Écriture Sainte, de s’appliquer, pour en tirer les mêmes conclusions, aux textes dirigés contre l’Écriture Sainte. De telles démarches dialectiques, qui voudraient faire concourir, aussi bien que Sade et Rimbaud, sans parler de Lautréamont, les surréalistes à l’exaltation mystique d’un dieu prétendu, ne sont pas, comme on pourrait le croire, des initiatives provenant de chrétiens «d’avant-garde». Elles émanent d’une tendance très générale à admettre aussi bien l’antithèse que la thèse, non en vue de quelque synthèse mais d’un très conscient double-jeu, tendance observable en particulier dans les sphères éminentes de l’Église catholique. On connaît la position apparemment contradictoire, mais en fait complémentaire, adoptée par le clergé sous l’occupation. Dans l’article mentionné plus haut, M. de Cayeux fait état d’une lettre pastorale où le cardinal Suhard, interprétant dans un sens très large, semble-t-il, la bulle de boue de Léon XIII /Eterni Patris/, précise que le thomisme peut être apprécié contradictoirement par les fidèles selon qu’ils veulent se placer sur le terrain du dogme ou sur celui de la philosophie. À l’occasion du dernier Noël, la même bourrique écarlate lançait un appel où il était dit que la charité était un mal quand elle voulait dispenser de la justice et qu’il n’y avait d’autre solution humaine à l’infortune de l’homme qu’un nouvel ordre humain. Ne pas croire que la conception traditionnelle de la charité chrétienne est rejetée pour autant car il est loisible aux fidèles de se placer, là encore, d’un double point de vue apparemment contradictoire mais toujours complémentaire selon qu’ils cherchent une solution dans ce monde ou en dieu. Ne doivent-ils pas d’ailleurs appeler l’une et l’autre s’ils veulent à la fois se conformer au dogme et se prémunir contre la solution révolutionnaire ?

Les exemples pourraient être multipliés. Ils prouvent que les chrétiens d’aujourd’hui disposent d’arguments pris dans des poubelles théologiques assez hétéroclites pour parer aux circonstances les plus diverses. Dans ces conditions, toute discussion est, faute de la moindre constance dans le langage par eux employé, c’est-à-dire en raison de leur duplicité fondamentale, impossible. Elle l’a d’ailleurs toujours été. Aussi bien, en dépit de ce que l’idée de dieu, considérée en tant que telle, ne parviendrait à nous arracher que des baillements d’ennui, mais parce que les circonstances où elle intervient sont toujours de nature à déchaîner notre colère, que les exégètes ne soient pas surpris de nous voir recourir encore aux «grossièretés» de l’anticléricalisme primaire dont le /Merde à dieu/ qui fut inscrit sur les édifices cultuels de Charleville reste l’exemple typique. Que les politiques d’entre eux renoncent par tactique à l’anathème ne suffit pas pour que nous renoncions à ce qu’ils nomment des blasphèmes, apostrophes qui sont évidemment dépourvues à nos yeux de tout objectif sur le plan divin mais qui continuent à exprimer notre aversion irréductible à l’égard de tout être agenouillé.

Adolphe Acker, Sarane Alexandrian, Maurice Baskine, Jean-Louis
Bedouin, Hans Bellmer, Jean Bergstrasser, Roger Bergstrasser,
Maurice Blanchard, Joe Bousquet, Francis Bouvet, Victor Brauner,
André Breton, Jean Brun, Pierre Cuvillier, Pierre Demarne, Charles
Duits, Jean Ferry, André Frederique, Guy Gillequin, Arthur Harfaux,
Jindrich Heisler, Georges Henein, Maurice Henry, Jacques Herold,
Véva Herold, Marcel Jean, Alain Jouffroy, Nadine Krainik, Jerzy
Kujawski, Pierre Lé, Stan Lélio, Pierre Mabille, Jehan Mayoux,
Francis Meunier, Nora Mitrani, Henri Parisot, Henri Pastoureau,
Benjamin Péret, Gaston Puel, Louis Quesnel, Jean-Dominique Rey,
Claude Richard, Jean Schuster, Iaroslav Serpan, Seigle, Hansrudy
Stauffacher, Claude Tarnaud, Toyen, Clovis Trouille, Robert
Valençay, Jean Vidal, Patrick Waldberg.

Paris, le 14 juin 1948.

À la niche, les glapisseurs de dieu !
http://juralibertaire.over-blog.com/article-22777017.html
Merci à Anne-Elisabeth Halpern

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25 août 2008

Peut-être l'immense "péché", - le péché métaphysique par excellence, que les théologiens ont nommé du beau nom d'_orgueil_, - a-t-il pour racine dans l'être cette irritabilité du besoin d'être unique ? Mais encore, en poussant plus avant cette réflexion, en la conduisant un peu trop loin, sans doute, sur le chemin des sentiments les plus simples, trouverait-on, au fond de l'orgueil, seulement l'horreur de la mort,car nous ne connaissons la mort seulement que par les autres qui meurent, et si nous sommes réellement leurs semblables, nous mourrons aussi. Et donc, cette horreur de la mort développe de ses ténèbres je ne sais quelle volonté forcenée d'être un _non-semblable_, d'être l'indépendance même et le singulier par excellence, c'est-à-dire d'être un dieu. Refuser d'être semblable, refuser d'avoir des semblables, refuser l'être à ceux qui sont apparemment et rationnellement nos semblables, c'est refuser d'être mortel, et vouloir aveuglément ne pas être de même essence que ces gens qui passent et fondent l'un après l'autre autour de nous. Le syllogisme qui mène Socrate à la mort plus sûrement que la ciguë, l'induction qui en forme la _majeure_, la déduction qui le conclut, éveillent une défense et une révolte obscure dont le culte de soi-même est un effet qui se déduit facilement.

Paul Valéry, Variété II, "Stendhal"

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transparition du mal

Cet art splendide, le plus sage, le plus rationnel de tous, nous apparaît, pour cette raison même, le plus monstrueux de tous. Et le seul qui soit monstrueux. [...] Animée et placée au milieu des hommes, elle [la forme grecque] n'y paraîtrait ni familière ni étrangère ; nous y verrions, certes, un aspect possible ou désirable de nous-mêmes, mais nos tares, nos insuffisances, nos à-peu-près et nos demi-mesures ne s'y reconnaîtraient pas. Dans un monde idéal, elle semblerait immobile, cristallisée, trop limitée et pas assez résolument étrange pour nous faire entrevoir nos abîmes intérieurs. Elle fait de son mieux, au contraire, pour nous les dérober. Mais l'homme de toujours est plus complexe qu'elle, sinon plus ambitieux. Il veut tenir sans cesse prêtes toutes ses possibilités. [...] Réalisé, l'homme parfait sentirait à l'instant même l'effort mourir dans son coeur. On peut dire qu'à ce point de vue l'art grec, qui jamais cependant n'a fabriqué un monstre, est plus menteur que l'art égyptien ou chinois, qui n'ont cessé d'en fabriquer. C'est parce qu'il a cru à la réalité de ce mensonge que son humanité parfaite prend cet accent monstrueux.

Elie Faure, Histoire de l'Art, l'Art antique.

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28 février 2008

A merditer.

La merde, en dépit de sa nature, est moins "dégoûtante" qu'on pourrait le croire. Elle peut même être investie de connotations favorables : elle "porte bonheur" et la psychanalyse a montré comment elle mobilise l'intérêt des enfants et parfois des plus grands. Après tout, c'est une partie de nous-même, intégrée au rythme de notre corps et qui relève d'une fonction universelle et quotidienne. Mais c'est aussi la partie la plus "bassement matérielle" de notre organisme et qu'il rejette. C'est pourquoi c'est le symbole du "refus". (...)
En tant que substantif, la merde est un individu "depourvu de valeur", de toute valeur, un rien-du-tout, un caca, de la crotte ; injures qui peuvent s'adresser différemment à une personne, à une chose, à une situation. Ton truc c'est de la merde, "ça ne vaut pas un clou", moins en raison de la sottise impuissante qui s'attache à la connerie, que du fait de l'absence de toute valeur, d'une "bassesse" et d'une "grossièreté" fondamentales au niveau desquelles la substance n'est plus susceptible d'aucun "affinage" et dont on ne peut, en conséquence, "plus rien tirer" et qui n'est bonne qu'à jeter.
Et ceci nous amène à l'emmerdeur et au merdier tout différents de la merde, dans la mesure ou ils dérivent d'une autre composante sémantique du système.
La merde est un objet qui doit être nettoyé et rejeté à la fois pour des raisons d'hygiène et de tabou. Or son évacuation pose problème : en particulier dans une société de pots de chambre et de chaises percées, qui ignorait la chasse d'eau et le tout-à-l'égout. Tous ceux qui ont été de "corvée de chiottes" à la caserne me comprendront, et ceux aussi qui se sont trouvés sans papier dans quelques "lieux" publics, etc. Et puis il y a les gosses embrennés, les vieillards gâteux, les malades, les trouilles intempestives, etc. On imagine que la ville ancienne, surpeuplée, étroite, dépourvue de la plupart des commodités, dut être un véritable merdier. Etre dans la merde jusqu'au cou ne devait être que l'expression hyperbolique d'une situation fort courante.
La substance, par ailleurs, est rétive et collante ; il est difficile de s'en débarrasser. C'est ce qui en fait un objet particulièrement "importun". Tels sont, chacun dans leur genre, le merdeux et l'emmerdeur. Le statut de l'emmerdeur est très clair dans le système sémiologique que nous venons de décrire. Emmerder quelqu'un, c'est "l'importuner" de toutes les façons et sous toutes les formes que cette idée comporte. D'où l'emploi pronominal de s'emmerder au sens de "s'ennuyer". A ce propos, on ne confondra pas : tu m'emmerdes et je t'emmerde.
Tu m'emmerdes signifie "tu m'ennuies (en me couvrant de merde)" ; je t'emmerde est une formule de refus, un synonyme de l'interjection merde ! ; le sens est non pas "je t'ennuie", mais "je te dis merde". Il s'agit d'un tour que certain linguiste a appellé délocutif et qui permet de donner forme verbale à des interjections, ainsi je vous salue signifie "je vous dis salut !". C'est la raison pourquoi on peut dire : tu me fais chier au sens de "tu fais que je suis emmerde", mais non pas je te fais chier qui n'entre pas dans la catégorie des délocutifs, sinon des déculotifs.

Pierre Guiraud, Les Gros Mots, Presses Universitaires de France, coll. "Que sais-je?"
(Excellent essai, qui analyse les "gros mots" à partir de l'opposition grossier/poli, au sens matériel puis se métaphorisant, se ramifiant dans les oppositions âme/corps, céleste/terrestre, noble/roturier etc., opposition qui s'inscrivent dans la tradition médievale chrétienne et courtoise. Notre actuel système de politesse puise dans ce systeme de valeur, qui devient une sorte de limon conscienciel : de nos jours, il arrive encore d'entendre parler de "noblesse de coeur", de "sentiments nobles", "d'esprit eleve", de "sublime" et les gros mots conservent leur potentiel obscène.
A noter : on peut très facilement jouer avec cet essai et le détourner dans un sens carnavalesque, voilà aussi pourquoi j'en recommande sa lecture).

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réinventer le réel comme fiction

Il n'est plus possible de partir du réel comme donnée et de fabriquer du réel et de l'imaginaire. Le processus serait plutôt inverse : de mettre en place des situations décentrées, des modèles de simulation, de leur donner les couleurs du réel, de réinventer le réel comme fiction.

JG BALLARD

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07 janvier 2008

saluons l'étrangeté.

Un premier ministre socialiste français a dit, au début des années quatre-vingt, se faisant le porte-voix "civilisé" de Le Pen : "Les immigrés sont un problème." Nous devons renverser ce jugement et dire : "Les étrangers sont une chance !" La masse des ouvriers étrangers et de leurs enfants témoigne, dans nos vieux pays fatigués, de la jeunesse du monde, de son étendue, de son infinie variété. C'est avec eux que s'invente la politique à venir. Sans eux nous sombrerons dans la consommation nihiliste et l'ordre policier.

Que les étrangers nous apprennent au moins à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour ne plus être captifs de cette longue histoire occidentale et blanche qui s'achève, et dont nous n'avons plus rien à attendre que la stérilité et la guerre. Contre cette attente catastrophique, sécuritaire et nihiliste, saluons l'étrangeté du matin.

Alain Badiou Circonstance 4 - De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes)

Extrait provenant du blog collectif Poésie pour les nuls. Merci à Charles Pennequin.
http://20six.fr/nuls

Pour lire une bonne note de lecture, c'est ici :
http://www.relectures.org/spip.php?article4

Lire aussi, sur sitaudis, une analyse critique :
http://www.sitaudis.com/Parutions/le-petit-livre-de-badiou.php


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07 septembre 2007

L'Exotisme, "sentiment du Divers".

A lire d'urgence, l'essai sur l'Exotisme de Victor Segalen (trouvable en Livre de Poche). "Seules des singularites peuvent faire echec au systeme".

"Je ne l'ignore pas et ne le cache point : ce livre decevra le plus grand nombre. Malgre son titre, un peu compromis deja, il ne sera peu question de tropiques et de palmes, de cocotiers, arequiers, goyaviers, fruits et fleurs inconnus ; de singes a face humaine et de negres a facons de singes ; on n'eprouvera point de "grandes houles", ni d'odeurs, ni d'epices ; si ce n'est comme epices meme, ou, tres exactement, hors d'oeuvre, preparant grossierement aux services plus substantiels. On y menera pe de croisieres dans les iles les plus reculees du monde. Il y coulera quelques larmes de couleur, mais en quantite facilement tarie. On ne compte point deplorer des "incomprehensions" mais au contraire les louer a l'extreme. [...]
Exotisme : qu'il soit bien dit que moi-meme je n'entends par la qu'une chose, mais universelle : le sentiment que j'ai du Divers; et par esthetique, l'exercice de ce meme sentiment ; sa poursuite, son jeu, sa plus grande liberte, sa plus grande acuite ; enfin, sa claire et profonde beaute."

On lit encore :

"Degradation du Divers.
Il semble que oui. Comme l'Energie, l'Entropie de l'Univers tend vers un maximum".

Le prefacier, Gilles Manceron, ecrit avec justesse : "Au debut du XXeme siecle, a l'heure de l'universalisme colonial, rien n'est moins "politiquement correct" que de tels propos". Aujourd'hui encore, quand l'universel s'est concretise dans le "mondial", aplanissant toute alterite. A rapprocher de Peguy : "Je ne veux pas que l'autre soit le meme, je veux que l'autre soit autre."


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