10 janvier 2009
"Le monde est une forêt de différences"
Le monde est une forêt de différences ; connaître le monde, c'est savoir qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme, mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que je veux déclarer définitives, ceci par exemple : "L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas, il déclasse." Paroles singulièrement lumineuses et qui ont encore un autre mérite : celui de fixer nettement par quelques syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin ! Que pensait-elle ? Comment sa vie se mouvait, particulière, "unique", au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des vies individuelles coudoyées le long des fleuves : l'homme vit au milieu de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les savoir en bois, en toile ou en papier.
Remy de Gourmont, Le livre des masques.
15 décembre 2008
la « part de l’ange » de ma maturation (!)
Jann-Marc Rouillan : Un soir en cellule, je lisais un bouquin de Pessoa, il expliquait qu’ayant changé une lettre à son nom, sa vie s’en trouva bouleversée. En prison comme on essaie toutes les recettes pour tenter quelque chose, j’ai décidé de faire de même. Plus sérieusement, si ma littérature est indissociable de mon action politique, elle n’y correspond pas exactement, elle ne s’y épuise pas. Cette lettre absente et inscrivant mes origines figure la « part de l’ange » de ma maturation.
http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4442
Les Chroniques carcérales, simple témoignage ? A lire Rouillan s'exprimer comme un nobelisable, après s'être choisi un "nom de plume", on voit bien que ce n'est pas aussi simple.
27 novembre 2008
[Pétition] Soutien aux accusés de Tarnac
Après sitaudis et libr-critique, voici le texte de la pétition : pour la signer, envoyer un mail à lafabrique@lafabrique.fr, avec votre nom et votre domiciliation.
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Une opération récente, largement médiatisée, a permis d’arrêter et d’inculper neuf personnes, en mettant en œuvre la législation antiterroriste. Cette opération a déjà changé de nature : une fois établie l’inconsistance de l’accusation de sabotage des caténaires, l’affaire a pris un tour clairement politique. Pour le procureur de la République, « le but de leur entreprise est bien d’atteindre les institutions de l’État, et de parvenir par la violence – je dis bien par la violence et non pas par la contestation qui est permise – à troubler l’ordre politique, économique et social ».
La cible de cette opération est bien plus large que le groupe des personnes inculpées, contre lesquelles il n’existe aucune preuve matérielle, ni même rien de précis qui puisse leur être reproché. L’inculpation pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » est plus que vague : qu’est-ce au juste qu’une association, et comment faut-il entendre ce « en vue de » sinon comme une criminalisation de l’intention ? Quant au qualificatif de terroriste, la définition en vigueur est si large qu’il peut s’appliquer à pratiquement n’importe quoi – et que posséder tel ou tel texte, aller à telle ou telle manifestation suffit à tomber sous le coup de cette législation d’exception.
Les personnes inculpées n’ont pas été choisies au hasard, mais parce qu’elles mènent une existence politique. Ils et elles ont participé à des manifestations – dernièrement, celle de Vichy, où s’est tenu le peu honorable sommet européen sur l’immigration. Ils réfléchissent, ils lisent des livres, ils vivent ensemble dans un village lointain. On a parlé de clandestinité : ils ont ouvert une épicerie, tout le monde les connaît dans la région, où un comité de soutien s’est organisé dès leur arrestation. Ce qu’ils cherchaient, ce n’est ni l’anonymat, ni le refuge, mais bien le contraire : une autre relation que celle, anonyme, de la métropole. Finalement, l’absence de preuve elle-même devient une preuve : le refus des inculpés de ses dénoncer les uns les autres durant la garde à vue est présenté comme un nouvel indice de leur fond terroriste.
En réalité, pour nous tous cette affaire est un test.
Jusqu’à quel point allons-nous accepter que l’antiterrorisme permette n’importe quand d’inculper n’importe qui ? Où se situe la limite de la liberté d’expression ? Les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont elles compatibles à long terme avec la démocratie ? Sommes-nous prêts à voir la police et la justice négocier le virage vers un ordre nouveau ? La réponse à ces questions, c’est à nous de la donner, et d’abord en demandant l’arrêt des poursuites et la libération immédiate de celles et ceux qui ont été inculpés pour l’exemple.
15 septembre 2008
À la niche, les glapisseurs de dieu !
«Ce monde, uniformément constitué, n’a été créé par aucun dieu,
ni par aucun homme. Mais il a toujours existé, il existe et existera
toujours, feu éternellement vivant, s’allumant avec mesure et
s’éteignant avec mesure.»
HÉRACLITE (trad. Yves Battistini, 33).
Alors que sur le front du rationalisme fermé l’ennemi semble avoir décidément perdu toute espèce de courage, une recrudescence d’activité se manifeste sur le front complémentaire de la religion. Il y a dix-huit ans, l’un d’entre nous [André Breton, /Second Manifeste du Surréalisme/] regrettait que Rimbaud fût coupable… de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel. Si la lettre d’un tel reproche semble devoir être aujourd’hui maintenue, c’est qu’elle témoigne surtout de notre volonté constante de ne pas céder aux chiens les valeurs dont, malgré des réserves, dans cet ordre, sévères où nos exigences de pureté ne tolèrent pas la moindre compromission, nous entendons toujours nous réclamer. Donnons acte en passant à M. Jacques Gengoux, auteur de /La Symbolique de Rimbaud/ [Nous apprenons en dernière heure que M. Jacques Gengoux, candidat jésuite, a abandonne le séminaire et ne prononcera pas ses vœux], de ce qu’il ne nous dispute pas comme l’ignoble trafiquant de lard la pensée rimbaldienne. Cependant nous nous mettrions exactement dans le cas de Rimbaud si nous ne faisions avorter les tentatives de détournement, cette fois de notre propre pensée, encore au profit de la même cause infâme.
Mentionnons quelques-unes de ces tentatives, du reste connues : en juillet 1947, dans la revue /Témoignage/, un bénédictin, Dom Claude Jean-Nesmy, déclare : «Le programme d’André Breton témoigne d’aspirations qui sont tout à fait parallèles aux nôtres.» En août, M. Claude Mauriac écrit dans /La Nef/, à propos de /Fata Morgana/ : «Un chrétien n’aurait pas parlé autrement.» En septembre, M. Jean de Cayeux proclame dans /Foi et Vie/ qu’il entend souscrire, dans la mesure où elles pourraient s’accorder avec les vues du mouvement œcuménique, à plusieurs propositions énoncées dans un article d’un autre d’entre nous [Henri Pastoureau, «Pour une offensive de grand style contre la civilisation chrétienne» dans /Le Surréalisme en 1947/. Éd. Maeght]. Depuis il y a eu dans les /Cahiers d//’//Hermès/ (II) la pénétrante étude de M. Michel Carrouges : «Surréalisme et Occultisme» qui n’a pris tout son sens, entendons son sens apologétique, que depuis la parution récente de l’ouvrage du même auteur : /La Mystique du Surhomme/. Il y a eu dans /La Table ronde/ (4 et 5) les élucubrations de M. Claude Mauriac qui ne se connaît peut-être pas chrétien mais se trémousse à l’idée d’intituler un essai futur : /Saint André Breton/ — la belle farce !
Il ne saurait s’agir de discuter. D’autant moins que dans ces écrits la pensée surréaliste n’est pas toujours à proprement parler falsifiée. On ne peut guère accuser Carrouges, par exemple, tout au moins dans son article sinon dans son livre, de falsifier la pensée surréaliste. Mais toutes ces démarches procèdent, à des titres divers, d’une tentative d’escroquerie généralisée dont l’instigatrice est aujourd’hui comme toujours, la racaille des Églises. Les Églises, d’ailleurs, depuis qu’elles ont perdu les secrets qu’elles ont pu momentanément usurper — encore que dans le domaine religieux les véritables dépositaires de secrets fussent généralement des hérétiques (avec lesquels la pensée surréaliste accepte de se reconnaître certains points de contact) ne maintiennent plus leur ascendant sur le monde des idées qu’à l’aide d’escroqueries de ce genre. Carrouges reconnaît les prétentions surréalistes à l’athéisme. Il reconnaît cet athéisme capable d’un mysticisme prométhéen, c’est-à-dire d’une aspiration au salut dans le monde même de l’homme — au sens feuerbachien de ce dernier terme. À cette mystique humaniste, il oppose l’élévation judéo-chrétienne vers la Jérusalem céleste. L’opposition est recevable. Notre camarade Calas, entre autres, avait inversement opposé déjà, dans /Foyers d//’//incendie/, la fin qu’assignent à l’homme Hegel, Marx, les surréalistes à celle que lui assignent les Pères de l’Église. L’escroquerie est donc ailleurs. Elle est dans l’utilisation de toute protestation d’athéisme en général, et de la protestation surréaliste en particulier, dans un but apologétique. Pareille utilisation tend à devenir la base du nouveau système apologétique des diverses Églises. Nul n’a plus cyniquement formulé cette prétention exorbitante que M. Pierre Klossowski dans son perfide ouvrage sur Sade. Selon Klossowski, Sade n’est pas athée. L’athéisme n’existe pas mais seulement une révolte de la créature, manifestation extrême de son ressentiment eu égard à la condition tant charnelle que spirituelle qui lui est infligée par le créateur. Le dieu de Sade, c’est, d’après Klossowski, le dieu de Saint-Fond, c’est-à-dire un dieu du mal comme celui de Carpocrate, mais qui, comme toute émanation de l’empire des ténèbres, en s’opposant au dieu de lumière, le pose à titre de complément nécessaire, restituant à l’homme, même à Sade — même au surréaliste, pourrait dire Carrouges — la parole du bien, capable de lui faire tout discerner, même le mal. On aura reconnu le tour hégélien de l’argumentation. Est-il utile de souligner qu’elle n’en a que le tour ? Quand Hegel parlait de dieu, les chrétiens ne trouvaient pas que le syllabe rendait un son très authentique. Mais le dieu d’Aristote n’était pas non plus celui de l’Écriture et pourtant la logique aristotélicienne n’en a pas moins, à l’époque de saint Thomas, fait rebondir le christianisme pour un nouveau millénaire. Il semble, depuis Kierkegaard, qu’on attende le même service de la dialectique hégélienne. Il est, en tout cas, admis, d’ores et déjà, par les Églises, que nier dieu c’est encore l’affirmer et que, cette proposition initiale une fois acceptée, le combattre c’est encore le soutenir, le détester c’est encore le désirer.
Et voilà comment l’exégèse chrétienne a trouvé le moyen, tout en continuant à s’exercer sur ce qu’elle appelle l’Écriture Sainte, de s’appliquer, pour en tirer les mêmes conclusions, aux textes dirigés contre l’Écriture Sainte. De telles démarches dialectiques, qui voudraient faire concourir, aussi bien que Sade et Rimbaud, sans parler de Lautréamont, les surréalistes à l’exaltation mystique d’un dieu prétendu, ne sont pas, comme on pourrait le croire, des initiatives provenant de chrétiens «d’avant-garde». Elles émanent d’une tendance très générale à admettre aussi bien l’antithèse que la thèse, non en vue de quelque synthèse mais d’un très conscient double-jeu, tendance observable en particulier dans les sphères éminentes de l’Église catholique. On connaît la position apparemment contradictoire, mais en fait complémentaire, adoptée par le clergé sous l’occupation. Dans l’article mentionné plus haut, M. de Cayeux fait état d’une lettre pastorale où le cardinal Suhard, interprétant dans un sens très large, semble-t-il, la bulle de boue de Léon XIII /Eterni Patris/, précise que le thomisme peut être apprécié contradictoirement par les fidèles selon qu’ils veulent se placer sur le terrain du dogme ou sur celui de la philosophie. À l’occasion du dernier Noël, la même bourrique écarlate lançait un appel où il était dit que la charité était un mal quand elle voulait dispenser de la justice et qu’il n’y avait d’autre solution humaine à l’infortune de l’homme qu’un nouvel ordre humain. Ne pas croire que la conception traditionnelle de la charité chrétienne est rejetée pour autant car il est loisible aux fidèles de se placer, là encore, d’un double point de vue apparemment contradictoire mais toujours complémentaire selon qu’ils cherchent une solution dans ce monde ou en dieu. Ne doivent-ils pas d’ailleurs appeler l’une et l’autre s’ils veulent à la fois se conformer au dogme et se prémunir contre la solution révolutionnaire ?
Les exemples pourraient être multipliés. Ils prouvent que les chrétiens d’aujourd’hui disposent d’arguments pris dans des poubelles théologiques assez hétéroclites pour parer aux circonstances les plus diverses. Dans ces conditions, toute discussion est, faute de la moindre constance dans le langage par eux employé, c’est-à-dire en raison de leur duplicité fondamentale, impossible. Elle l’a d’ailleurs toujours été. Aussi bien, en dépit de ce que l’idée de dieu, considérée en tant que telle, ne parviendrait à nous arracher que des baillements d’ennui, mais parce que les circonstances où elle intervient sont toujours de nature à déchaîner notre colère, que les exégètes ne soient pas surpris de nous voir recourir encore aux «grossièretés» de l’anticléricalisme primaire dont le /Merde à dieu/ qui fut inscrit sur les édifices cultuels de Charleville reste l’exemple typique. Que les politiques d’entre eux renoncent par tactique à l’anathème ne suffit pas pour que nous renoncions à ce qu’ils nomment des blasphèmes, apostrophes qui sont évidemment dépourvues à nos yeux de tout objectif sur le plan divin mais qui continuent à exprimer notre aversion irréductible à l’égard de tout être agenouillé.
Adolphe Acker, Sarane Alexandrian, Maurice Baskine, Jean-Louis
Bedouin, Hans Bellmer, Jean Bergstrasser, Roger Bergstrasser,
Maurice Blanchard, Joe Bousquet, Francis Bouvet, Victor Brauner,
André Breton, Jean Brun, Pierre Cuvillier, Pierre Demarne, Charles
Duits, Jean Ferry, André Frederique, Guy Gillequin, Arthur Harfaux,
Jindrich Heisler, Georges Henein, Maurice Henry, Jacques Herold,
Véva Herold, Marcel Jean, Alain Jouffroy, Nadine Krainik, Jerzy
Kujawski, Pierre Lé, Stan Lélio, Pierre Mabille, Jehan Mayoux,
Francis Meunier, Nora Mitrani, Henri Parisot, Henri Pastoureau,
Benjamin Péret, Gaston Puel, Louis Quesnel, Jean-Dominique Rey,
Claude Richard, Jean Schuster, Iaroslav Serpan, Seigle, Hansrudy
Stauffacher, Claude Tarnaud, Toyen, Clovis Trouille, Robert
Valençay, Jean Vidal, Patrick Waldberg.
Paris, le 14 juin 1948.
À la niche, les glapisseurs de dieu !
http://juralibertaire.over-blog.com/article-22777017.html
02 septembre 2008
La chanson du masque
Venise au visage de masque.
LORD BYRON.
Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la mort!
Notre troupe bruyante est accourue sur la place St-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.
Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos épées de bois.
Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.
Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.
Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses !
Aloysius BERTRAND, Gaspard de la nuit.
http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Gaspard/index.html
25 août 2008
Peut-être l'immense "péché", - le péché métaphysique par excellence, que les théologiens ont nommé du beau nom d'_orgueil_, - a-t-il pour racine dans l'être cette irritabilité du besoin d'être unique ? Mais encore, en poussant plus avant cette réflexion, en la conduisant un peu trop loin, sans doute, sur le chemin des sentiments les plus simples, trouverait-on, au fond de l'orgueil, seulement l'horreur de la mort,car nous ne connaissons la mort seulement que par les autres qui meurent, et si nous sommes réellement leurs semblables, nous mourrons aussi. Et donc, cette horreur de la mort développe de ses ténèbres je ne sais quelle volonté forcenée d'être un _non-semblable_, d'être l'indépendance même et le singulier par excellence, c'est-à-dire d'être un dieu. Refuser d'être semblable, refuser d'avoir des semblables, refuser l'être à ceux qui sont apparemment et rationnellement nos semblables, c'est refuser d'être mortel, et vouloir aveuglément ne pas être de même essence que ces gens qui passent et fondent l'un après l'autre autour de nous. Le syllogisme qui mène Socrate à la mort plus sûrement que la ciguë, l'induction qui en forme la _majeure_, la déduction qui le conclut, éveillent une défense et une révolte obscure dont le culte de soi-même est un effet qui se déduit facilement.
Paul Valéry, Variété II, "Stendhal"
transparition du mal
Cet art splendide, le plus sage, le plus rationnel de tous, nous apparaît, pour cette raison même, le plus monstrueux de tous. Et le seul qui soit monstrueux. [...] Animée et placée au milieu des hommes, elle [la forme grecque] n'y paraîtrait ni familière ni étrangère ; nous y verrions, certes, un aspect possible ou désirable de nous-mêmes, mais nos tares, nos insuffisances, nos à-peu-près et nos demi-mesures ne s'y reconnaîtraient pas. Dans un monde idéal, elle semblerait immobile, cristallisée, trop limitée et pas assez résolument étrange pour nous faire entrevoir nos abîmes intérieurs. Elle fait de son mieux, au contraire, pour nous les dérober. Mais l'homme de toujours est plus complexe qu'elle, sinon plus ambitieux. Il veut tenir sans cesse prêtes toutes ses possibilités. [...] Réalisé, l'homme parfait sentirait à l'instant même l'effort mourir dans son coeur. On peut dire qu'à ce point de vue l'art grec, qui jamais cependant n'a fabriqué un monstre, est plus menteur que l'art égyptien ou chinois, qui n'ont cessé d'en fabriquer. C'est parce qu'il a cru à la réalité de ce mensonge que son humanité parfaite prend cet accent monstrueux.
Elie Faure, Histoire de l'Art, l'Art antique.
28 février 2008
A merditer.
La merde, en dépit de sa nature, est moins "dégoûtante" qu'on pourrait le croire. Elle peut même être investie de connotations favorables : elle "porte bonheur" et la psychanalyse a montré comment elle mobilise l'intérêt des enfants et parfois des plus grands. Après tout, c'est une partie de nous-même, intégrée au rythme de notre corps et qui relève d'une fonction universelle et quotidienne. Mais c'est aussi la partie la plus "bassement matérielle" de notre organisme et qu'il rejette. C'est pourquoi c'est le symbole du "refus". (...)
En tant que substantif, la merde est un individu "depourvu de valeur", de toute valeur, un rien-du-tout, un caca, de la crotte ; injures qui peuvent s'adresser différemment à une personne, à une chose, à une situation. Ton truc c'est de la merde, "ça ne vaut pas un clou", moins en raison de la sottise impuissante qui s'attache à la connerie, que du fait de l'absence de toute valeur, d'une "bassesse" et d'une "grossièreté" fondamentales au niveau desquelles la substance n'est plus susceptible d'aucun "affinage" et dont on ne peut, en conséquence, "plus rien tirer" et qui n'est bonne qu'à jeter.
Et ceci nous amène à l'emmerdeur et au merdier tout différents de la merde, dans la mesure ou ils dérivent d'une autre composante sémantique du système.
La merde est un objet qui doit être nettoyé et rejeté à la fois pour des raisons d'hygiène et de tabou. Or son évacuation pose problème : en particulier dans une société de pots de chambre et de chaises percées, qui ignorait la chasse d'eau et le tout-à-l'égout. Tous ceux qui ont été de "corvée de chiottes" à la caserne me comprendront, et ceux aussi qui se sont trouvés sans papier dans quelques "lieux" publics, etc. Et puis il y a les gosses embrennés, les vieillards gâteux, les malades, les trouilles intempestives, etc. On imagine que la ville ancienne, surpeuplée, étroite, dépourvue de la plupart des commodités, dut être un véritable merdier. Etre dans la merde jusqu'au cou ne devait être que l'expression hyperbolique d'une situation fort courante.
La substance, par ailleurs, est rétive et collante ; il est difficile de s'en débarrasser. C'est ce qui en fait un objet particulièrement "importun". Tels sont, chacun dans leur genre, le merdeux et l'emmerdeur. Le statut de l'emmerdeur est très clair dans le système sémiologique que nous venons de décrire. Emmerder quelqu'un, c'est "l'importuner" de toutes les façons et sous toutes les formes que cette idée comporte. D'où l'emploi pronominal de s'emmerder au sens de "s'ennuyer". A ce propos, on ne confondra pas : tu m'emmerdes et je t'emmerde.
Tu m'emmerdes signifie "tu m'ennuies (en me couvrant de merde)" ; je t'emmerde est une formule de refus, un synonyme de l'interjection merde ! ; le sens est non pas "je t'ennuie", mais "je te dis merde". Il s'agit d'un tour que certain linguiste a appellé délocutif et qui permet de donner forme verbale à des interjections, ainsi je vous salue signifie "je vous dis salut !". C'est la raison pourquoi on peut dire : tu me fais chier au sens de "tu fais que je suis emmerde", mais non pas je te fais chier qui n'entre pas dans la catégorie des délocutifs, sinon des déculotifs.
Pierre Guiraud, Les Gros Mots, Presses Universitaires de France, coll. "Que sais-je?"
(Excellent essai, qui analyse les "gros mots" à partir de l'opposition grossier/poli, au sens matériel puis se métaphorisant, se ramifiant dans les oppositions âme/corps, céleste/terrestre, noble/roturier etc., opposition qui s'inscrivent dans la tradition médievale chrétienne et courtoise. Notre actuel système de politesse puise dans ce systeme de valeur, qui devient une sorte de limon conscienciel : de nos jours, il arrive encore d'entendre parler de "noblesse de coeur", de "sentiments nobles", "d'esprit eleve", de "sublime" et les gros mots conservent leur potentiel obscène.
A noter : on peut très facilement jouer avec cet essai et le détourner dans un sens carnavalesque, voilà aussi pourquoi j'en recommande sa lecture).
réinventer le réel comme fiction
Il n'est plus possible de partir du réel comme donnée et de fabriquer du réel et de l'imaginaire. Le processus serait plutôt inverse : de mettre en place des situations décentrées, des modèles de simulation, de leur donner les couleurs du réel, de réinventer le réel comme fiction.
JG BALLARD
02 février 2008
La "Spiral Jetty" en danger !
Après Sitaudis, nous relayons cette information : la "Spiral Jetty" de Robert Smithson est en instance de décès ! Dommage, car il s'agit d'un specimen unique de gidouille aquatique, le signe du Père Ubu transposé dans le domaine du land art... C'est aussi une superbe illustration du "devenir spiralesque du monde", cher à Maffesoli.
Sa fin approche. A cause du pognon, comme d'habitude. "C'est l'biz qui prime, et ça t'fout la déprime/ tu veux en parler mais jamais tu t'exprimes" a-t-on pu entendre il y a quelques années dans un album inutile et drôle, comme la Spiral Jetty. Pour la gloire de notre maître à tous (le Père Ubu, au cas ou il y aurait ambiguïté), pour l'amour de l'économiquement irrationnel, FANTOMASMEDIA appelle à la sauvegarde de cette oeuvre, n'hésitez pas à suivre les consignes :
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Nous avons appris récemment que des forages pétroliers sont en projet et la mise en place de puits prévue sur le Great Salt Lake en Utah, à Rozel Point, sur le site même de l'emblématique Spiral Jetty réalisée par le land-artiste américain Robert Smithson en 1970.
Le site, d'une exceptionnelle qualité environnementale et d'un intérêt culturel certain (il est également situé à proximité du Golden Spike National Monument), en serait totalement défiguré, et l'œuvre dénaturée.
La veuve de l'artiste, Nancy Holt, lance un appel afin de tenter d'empêcher ces forages, et demande à tous ceux qui le souhaitent d'envoyer un email de protestation aux responsables du projet. Chaque lettre compte. Les emails internationaux et émanant de structures institutionnelles ou de recherches ont un poids accru, mais tout email est important.
Malheureusement le temps presse. Les sondages ayant été tenus secrets, Nancy Holt n'en a pris connaissance que tardivement mais un premier report a été obtenu.
Il est encore temps : nous avons jusqu'au 13 février pour envoyer un e-mail à Jonathan Jemming (coordinator/advisor for the Utah Public Lands Policy Coordinating Office)
jjemming@utah.gov
Afin de ne pas perdre de temps, ci-joint une lettre type que vous pouvez copier-coller (n'oubliez pas d'inclure le numéro de dossier #8853, et de signer en précisant votre pays et fonction). Mais vous pouvez bien sûr personnaliser votre message.
Un blog vient d'être mis en ligne, où vous trouverez la lettre de Nancy Holt, avec plus de détails et quelques photos du site :
Blog pour le Spiral Jetty
http://spiral-jetty.blogspot.com/
Proposition de lettre :
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Subject: Spiral Jetty Oil Drilling
To: Jonathan Jemming
Application # 8853
Dear Sir,
We have been informed of plans for drilling oil in Utah's Great Salt Lake near the Spiral Jetty. The Spiral Jetty is of major significance and regarded worldwide as an icon and one of the most popular contemporary works of art. Drilling there would greatly spoil this rare ecosystem, severely disfigure the site, and damage its future documentation in art publications. Owing to the beauty of this natural site and the international visibility of Robert Smithson's work, we ask that you do everything in your power to ensure that these oil drilling plans are reconsidered and abandoned.
Sincerely,
(Nom, fonction, pays)
