JEAN_DUBUFFET

(Dubuffet)

Je reprends une autre conséquence que vous tirez de cette référence au réel. Vous citez Ponge ("l'objet de notre émotion placé en abyme ...") pour en venir à la question du sujet (celui qui écrit ou dit) : "sujet hors-de-lui, happé (= inspiration ?) par l'abyme innommé". Je saisis le départ : le sujet affronté (c'est une expérience) au vide, au rien ("indigence, inadéquation, manque, jeu", "j'ai su l'indigence des noms devant la faim des choses", écrivez-vous), mais le résultat quel est-il ? Que devient le sujet par le travail de l'écriture poétique ? Quels effets pour le sujet produit "cette difficulté = nommer le réel" ? Autrement dit, le sujet se décline, écrire ayant des effets subjectifs (tout à fait réels). Je précise : soit, le sujet hors-de-lui, happé, mais de par le travail poétique que deviennent ce "hors-de-lui", ce "happé" qui l'entraînent dans "l'abyme innommé" ? Écrire produit quel effet, pour vous, poète en tant que sujet ?

Puisque vous parlez de Ponge, un petit détour par cette oeuvre, pour répondre un peu de biais... Dans la bibliothèque poétique française, Ponge, dit-on couramment, est le poète des objets (le cageot, la bougie, l'huître...). Certes, son livre le plus connu s'intitule Le Parti-pris des choses. Mais les objets ne sont pas les choses. Si les textes de Ponge vont au devant de l'objectivité des choses, c'est selon moi moins pour faire advenir au langage la matérialité placide et la mutité des objets du monde que pour affronter et traiter ce que leur altérité objective oppose aux pouvoirs de la représentation (et, plus généralement, à la possibilité du symbolique). Autrement dit, Ponge est le poète de ce que les choses rétives (c'est-à-dire le monde, la nature : la natura rerum de son modèle Lucrèce) objectent au langage des hommes. Ponge est le poète de la distance des choses et de leur engendrement poétique à même une langue que leur distance force à l'étrangeté (au hors-sens). C'est à mon sens la raison pour laquelle la langue relativement lisse, stable et pacifique et les formes closes du Parti-pris des choses se sont plus tard déchirées, sériellement rythmées et précipitées dans les multiples états d'un brouillon infini et inquiet - au temps de La Rage de l'Expression. Car les objets qui mobilisent l'émotion (l'afflux du monde sensible) et qui tentent l'effort au style (la rage de l'expression), s'il faut d'abord, comme dit Ponge, les placer "en abyme", c'est qu'il faut reconnaître leur radicale séparation et l'inadéquation de la langue à leur objectivité insensée. Alors surgit la poésie, résonnant de cette inadéquation traitée en beauté : dans la beauté obscure, étrangère et impérieusement formalisée de la recréation d'un autre monde, posé en face du monde muet. Toute une vision (violente, raisonnée, passionnée) du monde, de la langue, de leur éternelle altercation se fonde là. C'est évidemment une leçon pour toute poétique, un gros os à ronger pour toute tentative de lecture critique, un point de passage obligé pour qui s'inquiète de ce qu'il en est de la... littérature.

Des écrits qui naissent de cet effort, Ponge dit : "petites réussites d'expression", "objeux" de quoi il y a à se "réjouir". L'objectif est selon lui de "donner à jouir à l'esprit humain". C'est que Ponge faisait volontiers son Epicure. Profondément souvent (dans son rapport passionné à Lucrèce). Mais parfois aussi au sens plat d'un carpe diem minimal. Peut-être y avait-il là un peu de volontariste hygiéniste, un humanisme un peu exagérément rationnel-savonné. Et le dernier Ponge, du coup, s'échoue dans la cour gaullienne du "Louvre du parler" ou sur la piazza pompidolienne du Centre Beaubourg, à faire les petits châteaux de sable paternalisto-nationalistes vers quoi son pathos du refus du pathos, sa vocation à l'objectivité et son déni du souci ontologique devaient bien le conduire (on peut inviter quelques jeunes poètes post-objectivistes d'aujourd'hui à méditer cette leçon). Car le sujet qui se décline à partir de l'expérience de l'innommable (ça pourrait se dire l'inconscient, aussi - dont Ponge, justement, ne voulait pas entendre parler, ou entendre qu'il parle), le sujet qui se laisse ainsi happer par son propre "hors-de-lui" - ce sujet n'est pas un sujet tranquille et ce qu'il décline a à voir avec ce qui le fait décliner vers sa propre étrangéïté à soi-même et au monde. Que dire, alors - sauf à faire simplement de l'expérience poétique une sorte de culture maniaque du malaise ? A quels "effets subjectifs-réels", oui, a-t-on alors affaire ? Je n'en sais trop rien, n'écrivant ni pour me laisser "happer" (mais il y a dans la bibliothèque des traces de cet abandon terrible à la psychose : Nerval, Artaud, plusieurs auteurs de l'art dit "brut"), ni pour refouler la puissance du décentrement qui nous happe - et regardant avec pas mal d'ahurissement se jouer sans cesse l'alternance de l'abandon et du refoulement ("regardant", d'ailleurs, ne va pas: "je", par ça, est plus regardé que regardant, "je" est gardé à vue et contraint par ce ça qui, à tous les sens, le regarde). Le tout est de jouer ("fort, da" ?) l'alternance. La formalisation (c'est-à-dire l'accès à l'a-pathie) des procédures stylistiques est le matériau et le code de ce jeu. Et peut-être pourrait-on dire que l'effet "subjectif" a quelque chose à voir avec une procédure... homéopathique (telle celle du fort-da, justement, non ?) : je, écrivant, rejoue, minusculée, extrojectée et en partie dés-affectée, l'expérience de la perte du monde ; dans ce re-jeu dosé, il la déjoue, la refait (comme on dit en argot) et, dans une certaine mesure, s'en guérit. Voire en jouit.

Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n'écris pas, entretiens avec Hervé Castanet, Cadex.