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(Munch)

Pour paraphraser le dialogue récent entre Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, pensez-vous que l'écrivain est aujourd'hui un "ennemi public" ?

PIERRE JOURDE. J'ai l'impression que toute époque se pense avec un temps de retard, comme on a toujours eu une guerre de retard en France. Celle de 1914 fut abordée avec la stratégie de 1870... On vit aujourd'hui sur des représentations héritées du XIXe siècle. On se persuade qu'il y a une censure d'État par exemple, alors qu'il n'y en a pratiquement plus. Même s'il existe, en revanche, une censure médiatique. De même, des écrivains nous assurent régulièrement qu'ils sont des rebelles, qu'ils sont dérangeants, qu'ils remettent en cause l'ordre social. La vérité est qu'ils ne dérangent plus guère. D'autant que la sociologie de l'écrivain a changé. Aujourd'hui, ce dernier est professeur, journaliste, profite de bourses, de résidences et de surcroît, d'un statut symbolique toujours intact. Car il est toujours gratifiant d'être écrivain. Considérant le contenu des livres publiés, j'en vois assez peu qui bouleversent l'ordre social. Un préjugé solidement établi veut que quiconque se livre à l'autofiction soit, ipso facto, subversif. Pourquoi ? Parce qu'il met sa personne en avant contre l'ordre social. Or tout le problème est là : la société contemporaine, en particulier à travers sa représentation médiatique, n'est-elle pas friande d'exhibition narcissique ? Autrement dit, une certaine autofiction fournit ce que réclame le pouvoir médiatique. Donc, l'escroquerie du discours ordinaire consiste à présenter comme subversifs de gens qui sont parfaitement intégrés dans le système.

[...]

Sartre, dans La Responsabilité de l'écrivain, disait qu'il fallait que celui-ci "assume la fonction de perpétuer, dans un monde où la liberté est toujours menacée, l'affirmation de la liberté". Le philosophe légitimait la place de l'écrivain engagé. Une autre espèce que l'on cherche aujourd'hui en vain...

P.J. Le naturalisme n'est certainement pas de mise. Pour autant, il serait dommage que le réel soit à peine représenté dans la littérature. Un auteur se réclame depuis peu de la littérature engagée : c'est François Bégaudeau. Je demeure partagé sur son travail et sa posture médiatique. Reste qu'il tente, notamment depuis son "roman" sur le système éducatif, Entre les Murs, de remettre la littérature engagée à l'ordre du jour. Quelle est la vocation de la littérature engagée ? C'est de donner la parole et de rendre une représentation à des êtres et à des groupes sociaux à propos desquels Walter Benjamin a écrit qu'ils étaient les "vaincus de l'histoire". Fouiller dans la société les recoins mal éclairés, c'est cela, l'engagement. Et cela ne produit pas forcément des romans à thèse. Je vais peut-être faire hurler les stendhaliens, mais La Chartreuse de Parme est un roman engagé, au moins contre l'Ancien Régime et le système de la Sainte Alliance. [...]

 

Le magazine littéraire, décembre 2008.

Le blog de Pierre Jourde : http://bibliobs.nouvelobs.com/blog/pierre-jourde

je profite de cette belle citation de Benjamin pour faire un peu de pub à mon Bar-Jésus, impeccablement préfacé par la mystérieuse Herculine Zabulon :

http://www.leoscheer.com/man/spip.php?page=man&id_article=108