Beaucoup abordent la peinture persuades d'y trouver la transcription de ce que voit le peintre. Peut-etre en effet y a-t-il des peintres qui visent a reproduire ce qu'ils voient mais c'est alors activite qui s'explique mal : s'ils le voient, ils sont combles, et pourquoi des lors se donner tant de peine ? Pour le faire voir aux autres ? C 'est bien de la bonte. La peinture me semble privee d'interet quand il ne s'agit pas au contraire de se donner des spectacles que le peintre desire voir et qu'il n'a d'autre chance de rencontrer qu'en les constituant lui-meme. Le peintre, en somme, tout l'oppose de peindre ce qu'il voit, comme le lui prete certain public mal informe, n'a de bonne raison qu'a peindre ce qu'il ne voit pas mais qu'il aspire voir.

Ce qu'on aspire voir peut etre de diverses sortes selon la tournure d'esprit dont on est pourvu. Certains, d'humeur philosophique et avides d'elucidations, attendent de leurs peintures qu'elles leur procurent de decouvrir aux choses des aspects qui, autrement, ne sautent pas aux yeux. Pour eux la peinture est une technique de connaissance, un moyen de voir mieux qu'avec leurs seuls yeux, de voir -disons au moins d'entrevoir- des choses que les yeux ne voient pas et qui procurent la pensee des ouvertures nouvelles sur toutes liaisons et raisons. Ils sont en quete, et c'est l ce qu'il faut retenir, d'informations sur la verite.

D'autres peintres, je prie qu'on soit attentif cela, ne visent pas du tout des illuminations sur le vrai cours des choses. Soit que leur caractere les porte plutot creer qu'a comprendre, soit qu'ils aient peu de confiance dans la notion m仁e de verite au point que cette notion leur apparaisse oiseuse, ils se donnent pour but de montrer ( se montrer ) des choses qui n'existent pas, dont ils ne songent pas le moins du monde a pretendre qu'elles ont d'autre fondement que leur bon plaisir, et qu'ils se regalent a inventer pour le seul agrement de se donner des spectacles - des fetes.

A-t-on perdu le gout des fetes de l'arbitraire et du fantasque et ne veut-on plus que s'instruire ?

Ne peut-on legitimement aussi bien, une fois au moins - pourquoi pas dans certains cas, une fois pour toutes ? -prendre, au lieu du parti de la verite ( elle n'est pas moins mouvante ) celui des changeantes erreurs et des leurres et y assumer avec entrain notre fonction de danseur ivre ? Au jour venu de la grande liesse tirer de nos tetes, comme les jongleurs chinois, les echarpes chatoyantes des incongruites et en pavoiser nos demeures, dans le tintamarre des cloches allegres de la bonne foire aux Equivalences et Inconsequences ?

Jean DUBUFFET, s. (Dossier 27, reproduit dans Subsidia Pataphysica numero zero, "Du vrai du beau du bien - Chrestomathie Elementaire de 'Pataphysique")